Kaïs Saïed a prêté serment aujourd’hui, 23 octobre 2019, et est ainsi devenu le septième président de la République tunisienne. C’est à partir d’aujourd’hui que M. Saïed prendra ses quartiers au palais de Carthage et qu’il commencera un mandat de 5 ans, plein de pièges et de difficultés.
L’homme est réellement honnête et il parait décidé à accomplir son destin. Il a l’avantage d’avoir mûri sa décision de devenir président de la République pendant des années et a mis les moyens pour y arriver. Certains de ses concurrents ont pris la même décision quelques semaines avant l’échéance. Mais il est clair que pour lui, il s’agit d’un sacerdoce, d’une mission.
Mais aussi éclatante soit l’intégrité du bonhomme, il sera bien obligé de composer avec une réalité et un paysage politique. Il sera obligé de se montrer manœuvrier s’il souhaite réaliser ne serait-ce qu’une bribe de son programme. Il devra apprendre les rouages de la présidence de la République et connaitre ce qui se trame dans les couloirs de l’ARP. Il devra également « apprivoiser » le prochain chef du gouvernement indépendamment de son appartenance politique ou de sa personnalité. Autre point capital, Kaïs Saïed doit pouvoir maîtriser son entourage qui est déjà en train de s’organiser pour prendre les postes clés à la présidence. Il doit toujours être le « patron » et ce n’est pas aussi évident que l’on pourrait le penser.
Mais avant tout cela, Kaïs Saïed devra opérer une mue bien plus importante que ce qui a précédé. M. Saïed devra abandonner sa casquette de candidat à la présidentielle et mettre celle de président de la République. Ce passage vers la fonction présidentielle, et le fait d’avoir les épaules assez larges pour mettre ce costume, n’est pas chose aisée. Moncef Marzouki a raté cet exercice et n’est jamais réellement parvenu à être le président de tous les Tunisiens. Cette transformation, cette « prise de dimension », commence par des détails qui paraissent insignifiants. Il ne sera plus question pour Kaïs Saïed, président de la République, d’aller prendre son petit café matinal dans un quartier populaire ou d’aller chez son coiffeur habituel au cœur de l’Ariana. Non pas qu’un président doit forcément devenir hautain mais il ne peut être aussi accessible, ne serait-ce que pour des raisons de sécurité. Un président de la République ne peut pas s’obstiner à garder ses petites habitudes quotidiennes, juste pour montrer qu’il reste proche du peuple.
Sur un plan politique, le nouveau président de la République devra opérer une gymnastique qui peut s’avérer périlleuse. Comment être le président de tous les Tunisiens et accéder à une telle dimension sans perdre de vue le programme et les idées qui l’ont amené au sommet de l’Etat ? Beaucoup de présidents, et pas seulement en Tunisie, se sont cassés les dents sur un écueil de cette taille. L’entourage de Kaïs Saïed a un grand rôle à jouer dans cette optique, à condition de ne pas devenir un mur hermétique qui entoure le président et l’isole de la réalité des choses dans le pays. Le fait que le frère du président, Naoufel Saïed, semble être aux commandes du cabinet présidentiel tend à faire penser que le président sera quelque peu esseulé.
Un peu plus de trois millions de personnes ont voté en faveur de Kaïs Saïed. Ces personnes voient en lui le porteur d’un changement radical et profond qui correspond au ras-le-bol que ressent une grande partie de la population. Le secret de la transformation de candidat à président est de pouvoir passer du plébiscite populaire à la responsabilité que cela fait porter au détenteur d’un tel nombre de voix.
Il faut que Kaïs Saïed et ses équipes reprennent leurs esprits après l’ivresse d’une telle victoire et qu’ils se mettent au travail en mesurant l’ampleur, la difficulté et l’importance de la tâche dont ils ont la charge. C’est seulement cette conscience historique de la délicatesse de l’étape qui permettra, peut-être, d’envisager l’avenir avec plus de sérénité.










