Limogeages, démissions, sorties médiatiques hasardeuses, commis de l’Etat humiliés…Les dernières 24 heures ont été jalonnées de nouvelles et d’annonces qui n’ont en commun que le soin apporté à la déliquescence de l’Etat. Les plus hauts responsables de l’Etat cherchent à s’humilier mutuellement et surtout ouvertement. Un beau spectacle présenté par des personnes sur le départ dont l’aigreur et l’amertume n’ont d’égal que l’incompétence et l’ingratitude.
Ce triste spectacle vient renforcer les idées reçues, largement partagées par les sympathisants et soutiens du nouveau pouvoir, selon lesquelles l’Etat est un nid de scorpions qui n’attendent que l’occasion de s’entretuer. Quand le fils supposé de la famille démocratique bourguibiste met autant de soin et de vice à liquider l’héritage de feu Béji Caïd Essebsi, il devient normal pour les nouveaux venus de croire qu’ils sont les sauveurs. La vieille garde de ce qu’on appelait compétences et hommes d’Etat se donne en spectacle sans aucune vergogne, donc cela donne du crédit à ceux qui critiquent le fameux « système » et qui veulent tout remettre à plat.
En plus, les enfantillages de responsables de fortune provoquent un écran de fumée qui nous empêche de voir la réalité des choses et surtout de se concentrer sur le plus important. Même si le rapprochement entre Kaïs Saïed et Youssef Chahed est très mignon, surtout quand les fans de Chahed essayent de faire croire que les deux têtes de l’exécutif s’allient dans la guerre contre la corruption.
Le président de la République, Kaïs Saïed, est entouré par des personnes aux appartenances rétrogrades et l’on ne sait rien, aujourd’hui, de la composition de son cabinet. Mais attention, il n’a pris ses fonctions que depuis une semaine et il ne faut pas écorcher le sacrosaint président, Kaïs Saïed. En 2014, lors de la passation entre Béji Caïd Essebsi et Moncef Marzouki, le gagnant des élections est arrivé dès le premier jour avec son staff. Le même jour, le cabinet de Moncef Marzouki a laissé la place et est parti. Il n’y a eu ni démissions successives, ni couacs de protocole, ni un président en exercice entouré d’illustres inconnus, sur le plan officiel, pour recevoir des représentants étrangers ou nationaux.
Toutefois, il existe un grand danger qui se profile concernant la succession de Abdelkarim Zbidi au ministère de la Défense. La composition du prochain gouvernement sera chapeautée par Ennahdha dont le président, Rached Ghannouchi, disait il n’y a si longtemps que l’armée n’était pas « garantie ». Ce serait bête de ne pas profiter de la cacophonie ambiante et de l’inexpérience et de l’ignorance des partenaires éventuels au pouvoir pour rendre l’armée garantie justement.
La première étape vers une telle situation est la nomination du prochain ministre. Il se murmure dans certains couloirs que le poste échouerait à un général de l’armée tunisienne. Cela peut sembler, de prime abord, être une bonne idée. Quoi de mieux que de confier les destinées de l’armée à l’un de ses enfants ?
Sauf qu’il s’agit d’une fausse bonne idée qui aura pour seul effet de politiser la seule institution qui s’est tenue éloignée de tous les soubresauts. Nommer un ministre issu de l’institution militaire toucherait au caractère républicain de l’armée nationale et serait une porte d’entrée idéale pour que l’institution devienne l’objet de tergiversations dangereuses. Depuis 2011, l’armée nationale a toujours représenté une garantie, un garde-fou qui maintient l’unité et le fonctionnement de l’Etat et du pays. Quelle que soit l’identité ou la probité du général nommé, il sera obligé d’occuper un poste politique, car c’est cela le vrai métier d’un ministre. L’armée n’a pas à faire de politique, c’est justement la raison pour laquelle le ministre chargé de la Défense nationale est un civil de tradition pour que la distinction soit claire, pour qu’il joue un rôle de tampon entre le monde politique et ses manigances et l’armée nationale et son caractère républicain. La nomination d’un militaire au ministère de la Défense serait une erreur monumentale si cela est fait de bonne foi, ou ce serait une manœuvre dangereuse pour mettre la main sur l’armée, si cela est fait de mauvaise foi.
L’armée est une ligne rouge et il serait fatal pour le pays de se laisser distraire par les escarmouches d’amateurs de politique. Kaïs Saïed a la responsabilité, en tant que chef suprême des armées, de protéger ses troupes des tergiversations politiques, lui qui prétend en être éloigné. Il s’agit d’une mission de sauvegarde nationale dont il devra se montrer à la hauteur.










