L’avocat et vice-président de la Ligue tunisienne pour la défense des droits de l’Homme, Bassem Trifi, a publié un statut Facebook, le 24 décembre, qui fait froid dans le dos. Il y parle de la corruption qui gangrène la justice tunisienne en évoquant une situation réelle. Un homme a été condamné à 12 ans de prison en première instance pour agression sexuelle sur une fillette de 6 ans. Le même est tout simplement acquitté en appel malgré les expertises médicales et les preuves accumulées contre cet individu. « La justice tunisienne est la justice de celui qui paye le plus », écrit le militant des droits de l’Homme. Il n’admet pas que la justice soit tellement corrompue qu’il devient possible de faire libérer des violeurs et des tueurs contre une somme d’argent. Et il a raison.
Justice, éducation, transport, santé, agriculture… c’est ce que représente l’Etat pour les Tunisiens, et tous ces domaines sont en perdition. L’Etat semble s’en être complétement désengagé plongeant ainsi la population dans un hideux camaïeu gris de désillusions et de déceptions. Quels que soient les gouvernants, quelles que soient leurs appartenances politiques, le résultat est le même. C’est ce qui a poussé une partie de la population à élire des « nouveaux », comme la coalition Al Karama ou Kaïs Saïed à la présidence. Mais rien ne change, du moins pour l’instant. Les choses sont en train de s’aggraver et il serait étonnant que le pouvoir puisse y changer quoi que ce soit.
Après les revendications « classiques » liées à la justice sociale, au travail et à l’égalité des chances qui avaient mené à la révolution de 2011 et qui sont restées inassouvies, on voit aujourd’hui des revendications bien plus basiques. Des revendications liées à l’habitat, au droit de se soigner ou d’avoir l’eau courante. Il existe des personnes et des foyers en Tunisie qui ont faim. Il existe des personnes qui réclament juste le droit de vivre.
Un groupe de supporters du Club Africain ont réalisé une chanson appelée « Ya Hyetna » (NDLR : notre vie) qui a eu un succès phénoménal. Cette chanson a transcendé les barrières entre clubs de football et se trouve largement partagée même par ceux que le foot n’intéresse pas. Cela s’explique par le fait que la chanson ne parle pas de football ou de clubs mais surtout par le fait qu’elle porte en elle la colère, la tristesse et le dépit d’une large majorité de Tunisiens. Cette chanson sonne comme un hymne qui rassemble tous les Tunisiens autour de leur déception et leur ras-le-bol. Mais celui qui sait écouter parmi l’élite du pays et surtout parmi ses dirigeants devrait y voir un vrai signal d’alarme. Si ceux-là daignent sortir de leur tour d’ivoire, ils verront cette lame de fond qui arrive pour tout emporter. Les paroles de la chanson sont saisissantes et traduisent une colère profonde. On y annonce même une « guerre contre le système comme on a fait auparavant ». La référence est à peine voilée au fait que la révolution de 2011 a commencé dans les travées des stades tunisiens, qu’en 2008 aussi c’est dans les stades que la colère a grondé.
Les dirigeants, les politiciens et les élus croient, sincèrement peut-être, que le peuple est heureux de pouvoir s’exprimer aussi librement, mais ils n’entendent pas la colère qui grandit. Ils commettent l’erreur fatale de croire que le grondement du peuple est une douce musique sur laquelle ils peuvent continuer à danser. Ils auraient tort de penser que leur légitimité d’élus choisis par le peuple les protégera de sa vindicte et de sa vengeance.
Les conditions de vie en Tunisie deviennent de plus en plus dures. Les accidents, les catastrophes, naturelles ou pas, nous épuisent. Un ras-le-bol général est installé depuis un certain temps, et il a conduit aux bouleversements que l’on a vus dans les résultats des élections. Mais il serait dangereux de penser que le peuple a eu ce qu’il voulait en choisissant ses représentants comme se plaisent à le répéter certaines élites condescendantes. Une grande majorité de Tunisiens bouillonne d’une colère sourde et profonde. Beaucoup la noient dans l’alcool, la drogue et la violence, mais cela ne saurait durer. Si cette colère explose, elle emportera tout sur son passage.










