Demain, on dit bye bye ! A l’année 2019 et à la deuxième décennie du siècle. Si on devait les résumer en un mot, celui qui revient de suite à la mémoire serait l’adjectif « noir ».
Sur le plan de l’Histoire, quand on lira celle de la Tunisie dans quelques siècles, cette décennie devrait être salvatrice (on l’espère du moins) et aurait constitué un véritable tournant pour engager le processus démocratique, la liberté d’expression, l’égalité entre les citoyens et la dignité. Sur le court et le moyen terme, pour ceux qui l’ont vécue (vous et moi), cette décennie aura été dure pour nous. Et l’année 2019 a été semblable à la décennie. Demain, elles s’achèvent toutes les deux, bon débarras !
Cette décennie a commencé par une crise économique aigüe qui a fait monter une grogne populaire. La même grogne qu’on a vue, avant et après, dans plusieurs pays d’Amérique du Sud, en Espagne, au Maroc, en Grèce et tout récemment en France. A cette grogne s’est ajouté un pouvoir chancelant, clientéliste et despotique où le népotisme et la corruption devenaient parfois supérieurs à la loi. Parfois, on créait des lois sur mesure pour faire passer des marchés et attribuer des avantages à des membres de la famille régnante.
Cette grogne aurait pu être maitrisée et dépassée par des mesures (ou des ‘’mesurettes’’) par un discours sincère et de rétropédalage de l’ancien président de la République, Zine El Abidine Ben Ali, similaire à celui de son prédécesseur du 3 janvier 1984 lors des émeutes du « pain ». La méthode a très souvent réussi en Tunisie et ailleurs. C’était l’objectif de l’allocution du 13 janvier 2011 de Ben Ali, mais il était déjà trop tard.
Car cette grogne était alimentée par des puissances étrangères qui ont trouvé un terrain favorable pour bien souffler sur les braises. Sans le despotisme de Ben Ali, sans son népotisme, sans les pratiques mafieuses de certains membres de sa famille, sans sa volonté de céder le pouvoir à sa famille, sans le lâchage de ses proches (notamment le RCD), Al Jazeera, France 24 et les ONG agissant sur les réseaux sociaux n’auraient jamais pu transformer une grosse grogne, voire une révolte, en une révolution en bonne et due forme.
On veut donner la date du 17 décembre 2010 à la naissance de cette « révolution » coïncidant avec l’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi. Quel message donne-t-on à cela ? Que s’est-il passé en ce noir 17-Décembre ? Un vendeur ambulant a été sommé de quitter les lieux par une représentante de la police municipale. Il a refusé, elle l’a avertie, il l’a injuriée, elle lui a saisi son matériel de pesage, il s’est dirigé au siège du Gouvernorat devant lequel il s’est immolé par le feu, toute la région s’est embrasée. Du pain bénit pour Al Jazeera et les autres qui ont monté l’affaire en épingle avec succès « grâce » (ou à cause) du silence complice des journalistes et médias locaux (parmi lesquels je figure) qui étaient face à la gueule du loup bâillonnés et menacés depuis des années. On voulait (et on veut encore) faire naître la révolution sur la base du rejet de l’ordre établi de l’Etat. On veut donner une légitimité historique à l’informel, au trafic et à ceux qui injurient les représentants de l’Etat quand ces derniers veulent faire appliquer la loi.
Il fallait être naïf (et je fais partie de ces naïfs) pour croire que la révolution pouvait commencer le 14 janvier 2011, date du départ du représentant officiel du despotisme et du népotisme. Date à laquelle on pourrait enfin être des citoyens civilisés qui respectent les lois, à commencer par le code de la route, des citoyens responsables qui travaillent sans assistanat et paient leurs impôts, des citoyens propres qui ne salissent pas leur environnement et n’occupent pas les trottoirs. Il fallait être naïf (et je fais partie de ces naïfs) pour croire que la révolution pouvait enfanter un Etat qui donne la priorité au citoyen et à sa croissance, enfanter une administration responsable qui cherche à créer de la valeur ajoutée et enfanter une Justice aveugle et indépendante. Tout cela, on y croyait dur comme fer les 15 et 16 janvier 2011. C’était de la naïveté car il y a ceux qui ont pris les problèmes de la Tunisie pour se servir d’abord, au lieu de servir la révolution. Ils sont revenus de l’étranger à partir du 17 janvier et ont manipulé l’opinion. Depuis, on ne fait que batailler contre ceux qui se sont présentés en victimes et ceux qui se sont présentés en sauveurs, ceux qui utilisent à tout bout de champ les mots « peuple » et « révolution » pour bien manipuler l’opinion. Neuf ans que cela dure et ce n’est pas encore fini ! On ignore toujours la signification du mot « révolution » et le sens du mot « peuple » ! On veut toujours nous faire croire que la révolution doit élever certains citoyens et en écarter d’autres et on veut toujours nous faire croire que les riches, les nantis, les blancs de peau et ceux qui ont réussi ne figurent pas parmi le peuple. De quoi avoir envie de leur dire « allez vous faire voir, vous et votre révolution et votre peuple ! ». C’est ce qu’on fait depuis neuf ans !
Cette décennie aura été marquée par cette manipulation grotesque grandeur nature de tout un peuple, par l’assassinat de Lotfi Nagdh, Chokri Belaïd, Mohamed Brahmi, de dizaines de nos valeureux soldats et représentants des forces de l’ordre et des dizaines de touristes venus nous rendre visite. C’était ça « leur » révolution, la haine, le sang, l’exclusion.
Cette décennie aura été marquée par la chute de la Tunisie dans l’ensemble des classements économiques internationaux. Pour notre génération, il nous sera difficile, voire impossible, d’atteindre le niveau de 2010.
Cette décennie aura été marquée par une Tunisie qui caracole à la tête des classements des pays producteurs et exportateurs de terroristes. C’était ça « leur » révolution et nous ne sommes pas encore sortis de l’auberge. Tant que nous ferons entrer la religion dans les affaires de la cité, tant que nous nous immisçons dans le cœur des citoyens et leur intimité, tant que nous jugeons les autres sur la base de leurs croyances, leur couleur et leur genre, tant que nous ne sortirons pas de l’auberge. « Leur » révolution ressemble à cela, leur constitution qui distingue les citoyens en fonction de leur religion ressemble à cela, leurs lois qui considèrent les individus comme homme et femmes et non comme des citoyens, ressemblent à cela. C’est ça « leur » révolution.
L’année 2019 a été du même acabit, voire pire. Elle a été « révolutionnaire » à leur sens.
On a élu une assemblée remplie de repris de justice, de corrompus, d’évadés fiscaux et de contrebandiers.
On a une nouvelle présidence de la République remplie de personnes vivant dans le déni et l’anachronisme.
On a élu un président de la République qui ne veut représenter que le peuple des pauvres qui n’ont pas réussi, des paresseux et ceux qui cherchent l’assistanat éternel.
La Tunisie qui réussit à partir de rien, la Tunisie qui bataille pour sortir de sa misère, la Tunisie qui évolue sans demander l’aumône à l’Etat, la Tunisie qui ne cherche pas de bouc émissaire pour justifier sa pauvreté, cette Tunisie-là a droit au dédain et au mépris du président de la République et de l’assemblée. Pourquoi ? Parce que, forcément, si vous avez réussi c’est grâce au népotisme et à la corruption et non grâce à votre labeur et votre sueur. Comment auriez-vous pu réussir dans un tel système sans la corruption ?! Forcément, vous êtes un corrompu !
La décennie a vu la disparition tragique de dizaines de personnes citées plus haut, l’année a vu la disparition du président feu Béji Caïd Essebsi, parti sans laisser d’héritier capable de défendre une République juste et laïque. L’année s’est achevée avec la disparition du président Zine El Abidine Ben Ali, parti sans laisser de biographie (j’espère me tromper) épinglant les incapables, les vendus et les mercenaires qui se sont présentés à nous comme des sauveurs, patriotes et révolutionnaires.
L’année 2019 s’est achevée aussi avec la disparition du président Jacques Chirac, un grand ami de la Tunisie qui n’a pas, hélas, enfanté quelqu’un pareil.
Je ne veux pas finir cette chronique sur autant de notes négatives, ces constats aussi réels soient-ils n’autorisent en aucun cas le pessimisme. Je demeure malgré tout optimiste et ce n’est certainement pas le pessimisme qui va nous sortir de notre marasme. Non sans ironie, je dirai « nous sommes au plus bas, nous ne pouvons que remonter ». Nous avons une liberté d’expression qui combat, malgré un président de la République qui voudrait la bâillonner. Nous avons des magistrats qui résistent, malgré un pouvoir politique qui veut manipuler la justice. Nous avons une administration qui travaille, malgré des dirigeants qui veulent la tuer. Nous avons une économie capable de se reconstituer, malgré tous les paresseux. Nous avons des citoyens qui se respectent, malgré tous les fraudeurs. Nous avons des Tunisiens gagneurs et intelligents, malgré tous les défaitistes et les idiots. Nous avons des Tunisiens propres et intègres, malgré tous les sales et les corrompus. Nous avons des Tunisiens patriotes qui n’iront nulle part, malgré tous les vendus et ceux qui fuient à l’étranger dès que l’eau commence à s’infiltrer. Bonne décennie à tous !










