On attendait Fadhel Abdelkefi ou Hakim Ben Hammouda ou Mongi Marzouk ou bien Ridha Ben Mosbah ou encore Mongi Hamdi. Ils avaient les faveurs des pronostics. C’est un outsider qu’a choisi de désigner le Président de la république, Kaïs Saied, en la personne d’Elyes Fakhfakh, pour former le gouvernement, après le désaveu parlementaire essuyé par Habib Jamli, le candidat d’Ennahdha.
Aujourd’hui, le chef du gouvernement désigné entame ses pourparlers. Cependant, on ne s’interrogera pas assez sur les raisons qui ont amené le chef de l’Etat à marquer sa préférence Car si ce choix obéit à une obligation constitutionnelle, il engage la responsabilité politique du président. La logique la plus basique aurait été de désigner les candidats les plus cités ou, à tout le moins, parmi ceux proposés par le parti politique arrivé 2e ou 3e à l’issue des élections législatives de novembre 2019. Une logique qui permettrait à Kaïs Saïed de se placer au-dessus de la mêlée, dans un rôle d’arbitre dont l’ultime mission est de siffler la fin de la partie et de constater le résultat qui, en cas de match nul, signifierait un retour aux urnes. Ce choix à ses raisons et Kaïs Saïed est invité à s’en expliquer car ce n’est pas par hasard qu’on désigne un leader d’un parti politique quasiment disparu de la scène politique et parlementaire, Ettakatol, proposé de surcroît par un courant politique né de la scission d’un autre parti, le CPR. Ces deux partis ayant formé avec Ennahdha la fameuse ou plutôt la funeste Troïka qui en deux ans, 2012 et 2013, ont placé le pays sur une orbite de faillite politique et socioéconomique.
En tout cas, cela n’autorise en rien le président de la République à s’abstenir de fournir les motifs de son choix. Car, quand bien même ce choix serait discrétionnaire, il mérite d’être explicité. La logique du bon sens y invite dès lors que la présidence de la République a exigé des partis représentés au Parlement non seulement qu’ils fournissent « des propositions de personnalités les plus aptes à former un gouvernement », mais également qu’ils justifient leur choix et les critères qui leur sont sous-jacents. N’est-il pas attendu, qu’en retour, le président de la République en fasse de même ? Au final, il s’est suffit d’un communiqué aussi simple qu’austère. C’est ainsi, il faut en prendre acte : Kaïs Saïed a chargé Elyes Fakhfakh de former le gouvernement.
Le candidat va-t-il réussir dans sa mission, lui qui a lamentablement échoué comme candidat à l’élection présidentielle de 2019, ne récoltant que 0,4% des voix au premier tour du scrutin? Cela devrait dépendre dans une très large mesure de son attitude et de son aptitude à gérer l’hypothèque Ennahdha. Intégrera-t-il le mouvement islamiste dans son gouvernement ou choisira-t-il de l’isoler davantage après le rejet de son candidat à la Primature par une large majorité de députés de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) ?
En associant Ennahdha à son gouvernement, Elyes Fakhfakh joue gros. Certes, la démarche pourrait lui permettre de dégager une majorité confortable lors du vote de confiance. Cependant, il n’est pas sûr que le soutien d’Ennahdha lui demeure indéfectible. Et cela, Elyes Fakhfakh devrait en avoir une conscience aigue compte tenu de l’expérience qu’il a vécue en tant que ministre du Tourisme et de l’Artisanat et surtout durant la période où il fut ministre des Finances.
A l’époque, il n’avait pas trouvé le soutien nécessaire pour résoudre le problème de l’endettement du secteur touristique, se mettait ouvertement à dos les professionnels du secteur et leurs représentants, Fédération tunisienne de l’hôtellerie (FTH) et Fédération tunisienne des agences de voyages (FTAV) confondues. A l’époque, il a satisfait à tous les désidératas d’Ennahdha. Il indemnisera les bénéficiaires de l’amnistie générale (150 MD de dépenses budgétaires), il refusera d’ajuster les prix de l’énergie provoquant de la sorte une envolée sans précédent des dépenses de subventions à l’énergie. Il a cautionné sans rechigner les recrutements massifs dans l’administration et la fonction publiques (20 300 en 2012 et 13 300 en 2013). Il a autorisé sans réserve les augmentations des salaires et des primes. En partant, il laissera à son successeur, Hakim Ben Hammouda, une ardoise budgétaire de plus de 1,2 milliard de dinars. Et ce n’est pas tout. Car, en plus, Ennahdha lui en a fait avaler des couleuvres. Il suffit de rappeler le coup de force opéré par le bloc parlementaire d’Ennahdha, un fameux 30 décembre 2013, tard dans la nuit, imposant une disposition nouvelle à la loi de finances 2014 relative à la création du Fonds d’indemnisation des victimes de la dictature. Un coup de force qui a fait pleurer Iyed Dahmani et fait dire au ministre des Finances, Elyes Fakhfakh : « Vous avez transformé la loi de finances en une savate. ‘Chalaktouha’ la loi de finances ». Quelques semaines plus tard, il sera désavoué par le chef du gouvernement, Ali Laârayedh qui retira de la loi de finances une disposition fondamentale d’équité fiscale, à savoir qu’un avantage fiscal ne peut être accordé qu’à des personnes ayant une identité fiscale, disposition qui concernait la taxe de circulation des véhicules de transport de produits agricoles.
Après tout cela, Elyes Fakhfakh jouera-t-il le jeu d’associer Ennahdha à son gouvernement ? Ou bien serait-il tenté de ne regrouper que la seule famille progressiste et moderniste avec ses élites, pour sortir le pays de sa déprime et sa jeunesse de la désespérance ? De regrouper ceux qui ont collaboré avec Ennahdha et ceux qui ont refusé de se soumettre à son hégémonie ?
En tout cas, l’occasion lui est donnée. Aura-t-il l’audace de la saisir ?










