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Faute de pouvoir les limoger, que peut-on faire des bandits du Bardo ?

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    Le verre se remplit petit à petit et, au nom du peuple, on s’autorise tout. Ces derniers jours à un moment où l’on lutte contre un virus planétaire et où l’économie est presque à l’arrêt, nous avons quelques députés élus du peuple, qui font fi des minima des règles de la bienséance, du civisme et de la politesse. Des députés qui envoient balader la République et l’Etat, leurs institutions, leurs lois et  leur prestige.

    La priorité des Tunisiens est à la lutte contre le terrorisme, la lutte contre le coronavirus et la lutte contre le chômage. Trois fléaux qui nous menacent comme jamais, nous le peuple, et, pourtant, nous avons des députés préoccupés par la défense de leurs lobbys, par les attaques contre les médias  et par les coups bas politiques qu’ils se donnent les uns aux autres.

    Ce parlement tunisien composé de 217 députés est, théoriquement, représentatif de toute la population. C’est ça la démocratie, on en convient. Sauf que voilà, dans quelle démocratie y a-t-il des sympathisants du terrorisme siégeant au parlement, dans quelle démocratie y a-t-il des personnes qui violent allégrement la loi puis vont se cacher au parlement pour bénéficier de son immunité et dans quelle démocratie y a-t-il des députés qui menacent publiquement le président de la République, qui insultent leurs propres collègues et injurient, publiquement, les journalistes ? Réponse : la nôtre ! Notre parlement, version 2019-2024, est violent. Trop violent. Le comportement de certains de nos députés n’est pas digne de représentants du peuple, n’est pas digne de personnes qui légifèrent, n’est pas digne du tout. Ce comportent est digne de bandits de rues. De petits bandits, pas de vrais bandits (voir ma dernière chronique à ce sujet). Ce parlement représente-il vraiment notre société ? Peut-être, mais je préfère être dans le déni et dire non. Notre société a-t-elle besoin d’autant de violence venant du sommet de l’Etat ? Non assurément, aucune société au monde n’a besoin de violence. Et pourtant, la nôtre plonge de plus en plus dans une violence verbale inouïe qui risque, à terme, de finir dans le sang. L’Histoire nous a appris que cela ne peut finir que dans le sang, une fois dépassé certaines limites. On s’en approche.

     

    La constitution tunisienne est claire, les maudits pères fondateurs qui l’ont écrite ont bien fait attention sur ce point et ont préservé leur propre avenir, si jamais ils étaient reconduits au parlement, et c’est le cas de beaucoup d’entre eux. Ces pères fondateurs ont rendu quasi-impossible la dissolution du parlement, quoiqu’ils fassent.

    L’article 77 de cette (maudite) constitution autorise le président de la République à dissoudre le parlement, mais il conditionne cette autorisation par « dans les cas prévus par la constitution ».

    Quels sont les cas ? Il n’y en a qu’un seul, celui d’un gouvernement qui n’obtient pas la confiance du parlement, quatre mois après sa désignation, suite à une élection (art 89) ou bien un mois après sa désignation, suite à un vote de confiance et une dissolution (art 99).

    Concrètement donc, le président de la République ne peut en aucun cas dissoudre le parlement. Alors que la signature de 109 députés peut provoquer une motion de censure contre le président de la République, et alors que la signature de 73 députés peut provoquer une motion de censure contre le gouvernement, la (maudite) constitution tunisienne ne prévoit aucune motion de censure contre le parlement. Le parlement ne peut pas s’auto-dissoudre, le président de la République ne peut pas le dissoudre et, bien entendu, le gouvernement ne peut pas le dissoudre. La (maudite) constitution ne prévoit même pas le limogeage d’un député qui exagère et dépasse les limites. Si elle prévoit des cas de levée d’immunité, dans les faits les députés font ce qu’ils veulent, car ils se sont donné le mot depuis belle lurette de se protéger les uns les autres.

    Alors que faire quand on a des députés qui donnent des avertissements au président de la République, qui menacent la paix sociale, qui agissent comme de petits bandits dont le seul et unique maître mot tourne autour de la virilité ou encore qui essaient de tordre la loi pour favoriser leurs propres lobbys ?

     

    Parce que la Tunisie veut être une démocratie et parce que les dépassements et abus sont observés sous d’autres formes (souvent plus civiques) ailleurs dans le monde, il y a ce qu’on appelle des contre-pouvoirs. Ces contre-pouvoirs ne sont pas nombreux, mais ils sont encore fragiles (trop fragiles) en Tunisie, à savoir les médias et la société civile. Les médias essentiellement puisqu’ils sont théoriquement plus structurés. Il y a un autre contre-pouvoir né ces dernières années, celui des réseaux sociaux. Ce dernier reste cependant limité et on lui prête beaucoup plus que ce que plusieurs croient. Je m’explique.

    La société civile ne peut être efficace que si elle est bien structurée et financée. Aujourd’hui, seules les échoppes financées par des puissances étrangères sont dans ce cas.

    Les réseaux sociaux font beaucoup de bruit dans le virtuel, mais ce bruit n’est pas entendu par la masse. Un politicien qui se targue de ses dizaines de milliers d’abonnés n’est entendu et adulé que par ces dizaines de milliers d’abonnés, pas au-delà. Et encore, car une (bonne) partie de ses dizaines de milliers d’abonnés sont des infiltrés des camps adverses et des passifs ! Ceux qui font du bruit et prétendent être actifs (virtuellement ou sur terrain) ne dépassent pas les centaines. En résumé, ils font juste du bruit. A titre d’exemple, Seïf Eddine Makhlouf a 356 mille abonnés sur ses deux pages Facebook, il n’a obtenu que 147 mille voix à la présidentielle et l’ensemble de sa coalition n’a obtenu que 168 mille voix aux législatives. C’est pour dire que la réalité de Facebook ne reflète pas du tout la réalité du terrain et ce pour une raison évidente et souvent oubliée : la majorité des Tunisiens n’a pas de Facebook et ne s’intéresse pas à ce qui s’y passe. Et ceci n’est pas exclusif à la Tunisie.

    Du côté des médias, l’enjeu est autre. Les médias, en dépit de toutes les critiques qu’ils reçoivent, bénéficient d’une crédibilité sans commune mesure avec les réseaux sociaux ou les associations. Ils ont beau être attaqués, jusque par Donald Trump, ils ont beau faire des erreurs, ils ont beau manipuler leur public, ils continuent à être la référence en matière d’information. Ce n’est pas propre à la Tunisie que les médias soient attaqués par les politiciens et ce n’est pas propre à la Tunisie que les informations des médias soient remises en question. Sans une certaine crédibilité, aucun média ne peut survivre. Aucun. 

    La raison ? Aucun citoyen n’accepterait de consulter un média qui l’a trompé par le passé. Les citoyens (le peuple) savent parfaitement que les médias défendent des idéologies diverses, ils savent parfaitement que les médias ne disent pas toujours toute la vérité, ils savent parfaitement que les médias peuvent se tromper ou être trompés (jusqu’à l’AFP et le Der Spiegel) mais ils savent que les médias ne mentent pas, dans l’absolu, quoiqu’on en dise.

     

    Parlons chiffres. Un journal comme Business News, essentiellement francophone, destiné à une certaine élite et qui ne cherche pas à toucher la masse, a quelque 100.000 visites par jour. Une radio comme Mosaïque FM, qui ne cherche pas non plus à toucher la masse et vise particulièrement les jeunes et les progressistes, a plus de 1,2 million d’auditeurs par jour. Une télé comme El Hiwar Ettounsi qui, elle, vise la masse, touche plus de cinq millions de téléspectateurs par jour. Avec le jeu des rediffusions, elle touche quasiment l’intégralité de la population.

    C’est parce qu’ils sont conscients de leur influence et de leur capacité de nuisance, que les politiciens attaquent souvent les médias. Cela va de Donald Trump à Seïf Eddine Makhlouf en passant par Nicolas Sarkozy et Moncef  Marzouki. Dès qu’un politicien se sent fragilisé ou cherche à cacher son désarroi, il attaque les médias. Plusieurs raisons expliquent cette démarche, mais pour le cas actuel qui fait polémique en Tunisie, Seïf Eddine Makhlouf attaque les médias car ils sont les seuls à l’épingler, à dévoiler sa stratégie et à l’empêcher de faire ce que bon lui semble. Parce que les journalistes représentent une certaine élite, dans l’imaginaire populaire, les politiciens populistes pensent gagner des points en s’attaquant à eux et en tentant de les discréditer avec toujours le même slogan « ce sont des voleurs et complices des voleurs, ne les croyez pas ! ».

     

    Dans une démocratie, et pour toutes ces raisons, la mission de dévoiler au peuple les mensonges des politiciens est attribuée essentiellement aux médias. C’est par leur biais que le peuple peut décoder les messages et distinguer le vrai du faux. Si l’on veut affaiblir les politiciens et en finir avec les bandits de l’assemblée, les démocraties ne comptent ni sur le président de la République, ni sur le Premier ministre, elles comptent sur la société civile et les médias.

    Si on veut une démocratie digne de ce nom et si on veut avoir raison des bandits et des corrompus, il faut renforcer cette composante essentielle de la démocratie qu’est la liberté de la presse. Les attaques violentes subies actuellement par le chroniqueur de Mosaïque FM, Haythem El Mekki ne sont qu’une énième tentative de bâillonner cette libre expression et ces gardiens du temple.

     

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