Nombreux sont les observateurs qui ont relevé ce qu’a de paradoxal la situation créée par le récent triomphe de la démocratie en Tunisie. Jamais elle n’a été aussi solidement installée ; jamais, simultanément, elle n’a paru aussi menacée par le populisme. Son empire s’étend sans plus rencontrer d’opposition, ses règles et ses procédures prévalent avec une rigueur sans cesse accrue, son esprit entre les rapports sociaux et modèle l’identité des êtres avec toujours plus d’ampleur et de profondeur. Et, pourtant, un mal mystérieux ronge ce progrès euphorique. Quelque chose comme une anémie galopante dessèche ces formes qui s’élèvent à l’irréprochable. L’indéniable avancée dans la réalité se solde par une non moins incontestable perte d’effectivité. La puissance réelle déserte la machinerie à mesure que se rouages se perfectionnent.
J’ai proposé l’expression de « démocratie face à ses ennemis de l’intérieur » pour rendre compte de cet obscur écartèlement. La formule cherche à pointer l’originalité de la situation actuelle par rapport au cas de figure classique des contradictions de la liberté : la fatale liberté laissée aux ennemis de la liberté de la détruire, Hitler arrivant au pouvoir par la voie légale, en 1933, pour abolir aussitôt la légalité. Nous sommes aux antipodes, ici, d’une telle opposition frontale et déclarée. L’antagonisme dont il s’agit est tout interne et il s’ignore ; il procède des valeurs les plus certaines de la démocratie et il opère en secret. C’est le zèle des amis de la liberté qui se révèle autodestructeur, sans qu’un instant l’existence de la liberté soit remise en question. L’affaiblissement marche avec l’approfondissement.
À première vue, la démocratie n’a plus d’ennemis et c’est à partir de cette disparition qu’il faut approcher ce trouble étrange qui la consume du dedans. Ainsi, depuis le début du cheminement de la Demos Kratos dans l’Agora, elle n’avait cessé d’être en butte à des adversaires farouches sur ses deux flancs, arc-boutés, les uns, sur l’autorité de la tradition et de la nation, et les autres, juchés sur les promesses de la révolution. Une adversité qui, loin de reculer au fur et à mesure de son enracinement, y avait continûment trouvé de quoi se renouveler et s’amplifier. Ses efforts auront culminé ces dernières années, au point d’avoir pu paraître un moment bien près de l’emporter. Cette situation n’est pas pourtant nouvelle ! Qui, en 1939, en Europe, eût parié sur les chances des pitoyables régimes parlementaires et bourgeois ? Ces formidables armées de la servitude ne sont plus qu’un souvenir. Nous avons vu s’évanouir, en peu d’années, tant les nombres subsistantes des « prophètes » du passé que la magie, elle bien vivante, des sorciers de l’avenir. Leurs causes ont brutalement cessé d’être soutenables. Il n’y a plus eu personne, tout d’un coup, pour rêver du retour de l’ordre organique et hiérarchique, ou pour croire au miraculeux avènement de la liberté substantielle, grâce au sacrifice des égoïstes indépendances individuelles. Entre 1974, quand la « révolution des œillets » abat à Lisbonne l’un des derniers vestiges de la réaction triomphante de l’entre-deux-guerres, et 1989, quand s’ouvre à Berlin une brèche décisive dans la citadelle communiste, la liberté sans restriction ni déplacement s’impose comme l’unique politique concevable. La démocratie devient l’horizon indépassable de notre temps.
C’est du sein de cette conversion générale qu’a surgi une adversité que l’on n’attendait pas, une adversité intime, sans porteurs déclarés ni visage identifiable, logée dans le fonctionnement même de ce régime dorénavant incontesté. La démocratie a changé autant qu’elle a gagné. Elle l’a emporté, jusque dans l’esprit de ses contradicteurs les plus rebelles, moyennant une métaphore de sa compréhension d’elle-même qui l’a ramenée à son principe originel. Elle a retrouvé le sens de son fondement en droit, l’égale liberté de ses membres, et elle s’est remise à son école. C’est en renouant de la sorte avec les droits de l’homme qu’elle s’est vouée à la contradiction insaisissable qui la travaille du dedans. En même temps que cette réconciliation unanimiste lui a permis d’absorber ses anciens adversaires dans l’évidence communielle d’une norme avouée de tous, elle l’a disjointe d’elle-même, elle l’a installée dans le partage entre ses bases ce qu’elle veut être et ce qui lui vaut d’exister.
Mohamed Arbi Nsiri (Universitaire / Université Paris-Nanterre)










