L’été 2020 risque d’être chaud, très chaud, sur le plan politique et économique. Sur le plan économique, les entreprises attendent encore la concrétisation des promesses d’Elyes Fakhfakh. Sur le terrain, certaines de ces entreprises ont déjà fait faillite et licencié leur personnel (ou s’apprêtent à le faire) et d’autres souffrent le martyr pour trouver de la trésorerie (de l’argent frais pour les néophytes) afin de payer leur personnel et leurs fournisseurs. Elyes Fakhfakh a beau publier des décrets pour transformer ses promesses en actes, la Banque centrale de Tunisie a beau diffuser une circulaire annonçant la création de financements exceptionnels avec la garantie de l’Etat pour soutenir les entreprises, l’administration publique et les banques freinent des quatre fers. Elles ont leurs raisons, elles cherchent à se prémunir contre les mauvais payeurs et les arnaqueurs, mais l’heure n’est pas pour ce genre de considérations, aussi sensées soient-elles. Notre administration et nos banques doivent savoir qu’elles font perdre du temps aux entreprises, et donc de la croissance et de l’emploi. Elles doivent savoir qu’elles ont beau se prémunir au maximum des mauvais payeurs et arnaqueurs, il y en aura toujours. Elles doivent savoir qu’il y a une règle partout appliquée dans le monde développé, consistant à savoir prendre des risques. Il est plus rentable de concrétiser aujourd’hui les décisions politiques avec un risque de 10%, plutôt que demain avec un risque de 1%. Le fait est là, le gouvernement a fait ce qu’il avait à faire, mais l’administration et les banques veulent se prémunir du risque, quitte à ce que la collectivité (et elles dans la foulée) perde beaucoup plus. Il y a un déficit total de confiance entre l’ensemble des acteurs de la chaîne. Or, rien ne peut fonctionner sans confiance, sans un minimum de confiance. Messieurs les fonctionnaires, messieurs les banquiers, regardez comment les pays développés aident, à coups de milliards, leurs entreprises, regardez comment l’Allemagne a baissé sa TVA pour relancer son économie. Faites comme ces pays et appliquez svp, au plus vite, les décrets et circulaires de nos hommes politiques, il y va de la pérennité de nos entreprises, il y va de nos emplois, il y va de notre croissance et de la vôtre !
La priorité du moment est, incontestablement, économique, c’est l’avis des personnes sensées, c’est l’avis de ceux qui pensent à l’avenir de la Tunisie, c’est l’avis du gouvernement, mais ce n’est pas l’avis de nos hommes politiques et, à leur tête, Rached Ghannouchi président du parti islamiste Ennahdha et, accident de l’Histoire, président de l’Assemblée.
Pour Rached Ghannouchi, la priorité du moment est de faire du chantage à Elyes Fakhfakh pour qu’il fasse sortir du gouvernement les ministres de Tahya Tounes et d’Echâab. Leur crime est d’avoir été « du côté » de Abir Moussi mercredi dernier. Il a été bien humilié ce jour là ! Rached Ghannouchi chercherait également à faire sortir Mohamed Abbou, coupable de fourrer un peu trop son nez dans des affaires inquiétantes pour les islamistes. Pour le gourou, on ne doit pas chercher des poux à son partenaire du gouvernement, c’est soit on est ensemble et, dans ce cas, tu fermes les yeux sur mes abus, soit on ne l’est pas et, dans ce cas, tu quittes le bateau gouvernemental.
Qu’est-ce qu’il y a là d’intéressant et de productif pour la Tunisie ? Rien ! Mais absolument rien ! Rached Ghannouchi travaille-t-il pour le pays ou pour sa chapelle ? Il travaille pour sa chapelle, c’est une évidence pour tous les citoyens qui ne sont pas islamistes.
Il n’y a pas que cela. La filiale informelle d’Ennahdha, le parti Karama, a déposé une proposition de motion visant à exiger de la France des excuses pour sa période de colonisation. Rien que cela !
On a l’habitude de qualifier certaines propositions politiques par « timing suspect ». Cette proposition n’entre pas dans cette catégorie, car son timing est juste idiot, tout comme son contenu. Mais aussi idiote soit cette proposition de motion, elle a trouvé de la consistance chez Rached Ghannouchi qui l’a traduite directement et rapidement devant la plénière ! Elle est programmée pour demain, mardi 9 juin.
Est-ce le moment ? Qu’est-ce qu’il y a là d’intéressant et de productif pour la Tunisie ? Rien ! Mais absolument rien ! Rached Ghannouchi travaille-t-il pour le pays ou pour sa chapelle ? Il travaille pour sa chapelle, c’est une évidence pour tous les citoyens qui ne sont pas islamistes.
Y a-t-il des personnes sensées dans l’assemblée ? Visiblement oui, il y en a qui pensent à l’intérêt du pays avant de jouer aux clowns. Imaginez sinon comment ce serait devenu. Après la France, on verrait bien des députés proposer une motion exigeant de la Turquie une réparation pour son colonialisme (très sanglant celui-là) sur nos terres. Puisqu’on y est, on peut également exiger des excuses des Italiens, descendants des Romains, et eux peuvent exiger de nous des excuses, nous autres descendants des Carthaginois. Le plus sanglant de tous reste incontestablement le colonialisme arabe et islamique quand les Arabes ont conquis nos terres pour imposer leur religion, leur langue et leur culture. Ils ont beau qualifier leurs razzias par des « foutouhat », leurs conquêtes demeurent similaires aux croisades et, devant eux, les Daechiens du XXIe paraissent comme des enfants de chœur. Il suffit de lire les bons historiens pour le savoir. « Nous avons éjecté dehors tous les conquérants, sauf les arabes. Les arabes nous ont baisé », disait Fellag. Allons donc, soyons sérieux !
La France, premier partenaire de la Tunisie, premier fournisseur et premier client. La France, là où vivent quelque 800.000 tunisiens. La France avec qui nous avons des liens de sang et de culture, bien plus profonds qu’avec les Arabes d’Arabie et les Turcs. La France nous a conquis, elle a laissé des blessures, mais elle a également laissé des acquis construits. Ses bâtiments à Tunis, Sfax, Menzel Bourguiba, Ezzahra en témoignent. Elle a laissé derrière elle le chemin de fer, l’état civil et, surtout, le français. La langue française est un butin de guerre (Kateb Yacine) dont nous ne pouvons être que fiers, car elle fait notre richesse et fait de nous ce que nous sommes. Contrairement aux Arabes qui ont éliminé la langue natale des Tunisiens de l’époque, les Français ont continué à enseigner la langue du pays dans les écoles et y ont ajouté la leur pour faire des Tunisiens (et des Algériens et des Marocains) de parfaits bilingues. Ce butin de guerre est prospère pour nous. C’est de cette France-là qu’Al Karama et ses députés repris de justice et évadés fiscaux exigent des excuses !
Je suis descendant de militants contre le colonialisme avec un grand-père qui a fait de la prison dans la même cellule que Bourguiba. Personne ne peut me dire que j’ignore le mal qu’a causé le colonialisme à mon pays. Mais je sais aussi que l’intérêt de mon pays est de tourner la page du passé pour regarder l’avenir ensemble. C’est ce que m’a enseigné mon grand-père, c’est ce que m’a enseigné Bourguiba, paix à leurs âmes. S’il fallait exiger des excuses de la France, s’il fallait lui tourner le dos, Bourguiba l’aurait fait. Il n’y a pas d’amitiés entre les pays, il n’y a que des intérêts (Charles de Gaulle). Ce ne sont pas des repris de justice et des évadés fiscaux qui vont donner des leçons en matière de patriotisme. On verra leur sincérité dans leurs rapports avec la France quand ils arrêteront de faire la queue pour demander un visa et de se prendre en photo au Trocadéro.
Ce ne sont cependant pas les guignols d’Al Karama qui interpellent, mais les islamistes d’Ennahdha et particulièrement Rached Ghannouchi qui a fait passer leur proposition en plénière. Ça reste quand même curieux de voir que les islamistes qui trouvaient refuge (et subventions) en France, lors des années de braise, viennent aujourd’hui la titiller. Cela dénote de leur ingratitude, certes, mais aussi de leur manque de clairvoyance. A quoi cela rime ?
Rached Ghannouchi est bien embarrassé. Il sait qu’il a contre lui Kaïs Saïed. Le président de la République s’est d’ailleurs empressé d’appeler Emmanuel Macron pour lui dire que la missive islamiste ne l’engage pas et qu’il tient à garder de bons rapports entre la Tunisie et la France. Rached Ghannouchi sait aussi qu’Elyes Fakhfakh (tuniso-français) n’est pas de son côté et ne va pas le soutenir en éliminant Abbou, Tahya Tounes et Echaâb du gouvernement. Il sait aussi qu’une partie de son propre camp cherche à l’éliminer de son poste de président d’Ennahdha au prochain congrès.
Il a besoin d’un regain de popularité et l’acte 1 de mercredi dernier entre dans cette stratégie. Il a accepté d’être humilié par Abir Moussi pour montrer aux siens qu’il est leur protecteur et qu’il reçoit les coups à leur place. Que sans lui, les ennemis sont nombreux et ces ennemis sont prêts à leur ouvrir la porte des prisons. C’est ce qu’il répète sans cesse dans les réunions de la choura. Par cet acte de victimisation, il pense (à raison) susciter de la sympathie et de l’empathie auprès des siens.
En faisant passer la proposition de motion d’Al Karama, il enfonce le clou, comme quoi il est du côté de la classe populaire des islamistes qui aime taper sur la France, mais aussi dans le propre camp de Kaïs Saïed qui aiment, eux aussi, taper sur « Fghança ». Ce qu’a fait Rached Ghannouchi est du populisme pur. Il le paiera cher. La France sait ne pas oublier quand il le faut et elle se rappellera, sans doute, qu’elle a soutenu Ghannouchi en 2011 et en 2014, ce même Ghannouchi qui cherche aujourd’hui à la mettre sur le banc des accusés.










