Il existe une règle en journalisme selon laquelle tous les sujets peuvent être traités et peuvent être analysés, le tout dépend seulement de l’axe choisi pour « entrer » dans le sujet. De la même manière, tout sujet peut faire l’objet d’un débat au Parlement, comme demander des excuses à la France pour la période coloniale. Mais c’est la manière d’aborder le sujet qui importe et qui fait toute la différence.
Il aurait été bien trop optimiste de s’attendre à des débats basés sur les visions anticolonialistes de gens comme Frantz Fanon ou Jean-Paul Sartre. Mais on ne s’attendait quand même pas à ce que les débats tombent aussi bas et soient, en somme, aussi ridicules. Il n’y a pas de tabou à avoir concernant le sujet de cette motion, mais il est temps de développer autour de toute cette médiocrité.
C’est à nous, citoyens de Tunisie, de présenter des excuses à notre propre pays pour le mal que nous lui faisons en élisant une telle bande de bras cassés, à quelques petites exceptions individuelles. Les députés ont découvert le formidable outil que peut être la présentation de motions au Parlement. Il suffit de gribouiller n’importe quelle bêtise sur un bout de papier pour en faire matière à débat au sein de l’Assemblée, avec l’avantage non négligeable que les motions n’ont aucune conséquence légale et restent des déclarations. Les deux courants populistes qui existent au parlement, Al Karama et le PDL de Abir Moussi, usent des motions pour se disputer le titre convoité du patriote acharné et intraitable. Sauf que cette dispute de gamins se passe dans les bas-fonds de la politique politicarde. Ils en sont arrivés à s’accuser de fausse-copie et à mettre des pulls spécialement imprimés et à accrocher des photos et des messages sur leurs sièges au Parlement.
Les héros et les martyrs qui ont fait qu’un Parlement tunisien puisse exister, et à leur tête Ali Belhouane, doivent se retourner dans leurs tombes en voyant les élus de la République sombrer dans le ridicule. On espère que dans l’au-delà, ils accepteront nos excuses pour avoir gâché tant de choses et pour s’être fait représenter par des gens qui n’ont rien à voir avec la politique ou avec l’intérêt du pays. Espérons qu’ils nous pardonneront d’avoir assisté sans rien faire au choc des fascismes et d’avoir participé au « si tu n’es pas avec moi, tu es contre moi ». Nous avions vécu l’antagonisme musulman vs athée ; aujourd’hui ils en développent d’autres, du type islamiste vs nationaliste ou valet de la France vs descendant de combattants pour la liberté. Et tout cela ne sert la Tunisie en rien, absolument rien.
Marquer des points politiques, se damer le pion à l’Assemblée et essayer de tourner son adversaire au ridicule est parfaitement légitime en politique. Toutefois, cela doit se faire avec une certaine finesse, il ne faut pas que ce soit grossier, il faut toujours garder le dessus. Mais associer le PDL et Al Karama à la finesse et le tact relève de l’impossible. En fait, ces gens n’ont de la politique que les cris et les petites phrases. Ils n’ont pas encore la maturité nécessaire pour appréhender la politique dans le sens noble du terme, et peut-être ne l’auront-ils jamais. De toute manière, ils n’ont pas intérêt à l’avoir, puisque le cirque qu’ils entretiennent plait beaucoup à leurs supporters respectifs. Ils servent donc aux spectateurs ce qu’ils veulent voir et ça marche pour eux. Dieu seul sait de quoi ils seraient capables si un jour, l’un d’eux arrivait au pouvoir.
Le personnel politique tunisien souffre d’un problème majeur de compétence. La majorité des représentants n’a commencé à s’intéresser à la chose publique que depuis 2011. Ils sont, dans leur majorité, issus de partis bricolés à la va-vite sans idéologie, sans traditions et sans littérature partisane. Cela explique, en partie, l’importance politique d’une organisation comme l’UGTT, qui elle, possède ces traditions depuis de longues années. C’est pour cela que certains vrais politiciens sont parvenus à se distinguer seulement au niveau individuel à l’instar de feu Béji Caïd Essebsi. Pour le reste, la politique ne peut se faire avec des partis qui ont seulement quelques mois d’existence et des représentants nomades qui ne cherchent qu’à acquérir de la notoriété et de l’influence.
A l’heure où la Tunisie est au-devant de problèmes économiques et sociaux majeurs, nos députés sont occupés à se narguer. Des disputes futiles qui approfondissent le dégout des Tunisiens pour la politique et la chose publique. Des disputes qui font le lit des populismes et des fascismes. Ils sont tous en train de donner du crédit au discours politique de Kaïs Saïed qui a toujours critiqué le rendement de l’actuelle ARP en faisant porter la responsabilité au système politique en place. Mais quel que soit le système, s’il est porté par des bras cassés et des populistes, il ne pourra que s’effondrer. Rendez-vous à la prochaine motion pour un autre étalage d’ignorance et de bêtise.










