C’est maintenant établi, le prochain gouvernement sera celui des compétences. Hichem Mechichi a annoncé la couleur et a opposé une fin de non-recevoir aux partis.
Qu’est-ce qu’un gouvernement de compétences ? Est-ce que cela veut dire que les gouvernements précédents sont composés d’incompétences ? Pourquoi fait-on alors de la politique si, in fine, on ne va pas au pouvoir ? A quoi servent, dès lors, les élections ? Hichem Mechichi, et derrière les rideaux Kaïs Saïed, balaient d’un revers de la main toutes ces interrogations légitimes et jouent la fuite en avant, contre le gré des partis.
A moins d’une semaine de l’annonce de la composition gouvernementale, on ne sait rien de ce que sera cette composition. Aucun nom de ministre n’a filtré, aucun ! Hichem Mechichi hypothétique futur chef du gouvernement et actuel ministre de l’Intérieur, joue le mystère et traite une affaire publique comme si c’était un secret d’Etat, comme s’il s’agissait de renseignements touchant la sécurité nationale. La composition gouvernementale nous concerne tous et nous avons tous le droit de savoir qui va occuper quoi afin de pouvoir nous renseigner et voir si tel ou autre ministre a des casseroles qui trainent ! Non, Hichem Mechichi, et derrière les rideaux Kaïs Saïed, balaient d’un revers de la main toutes ces interrogations légitimes et jouent le mystère absolu.
A une semaine de son passage devant le Parlement (c’est prévu vers les 25-26 août), Hichem Mechichi ressemble à cet œuf de Kinder Surprise. On sait qu’il nous cache un jouet en plastique, mais on ignore ce que c’est. Est-ce comme cela que se dirigent les démocraties ? Non, Monsieur Mechichi ! De par vos fonctions, vous n’avez pas le droit d’exclure les partis politiques du pouvoir, vous n’avez pas le droit de décider dans votre coin les noms qui vont composer votre gouvernement, vous n’avez pas le droit de saper un des principes fondamentaux de la démocratie, vous n’avez pas le droit de me retirer, à moi citoyen, mon vote que j’ai donné à un parti et à un homme politique et de retirer mon pouvoir de sanction à ce parti !!!
Pour plusieurs, ces arguments et ces rappels des principes démocratiques sont faux et ne tiennent pas la route. L’heure est à l’urgence et au sauvetage, disent-ils.
Machrouû Tounes est l’un des partis ayant appelé à ce gouvernement de compétences et ce depuis novembre 2019. Au lendemain de son brillant échec aux législatives, Mohsen Marzouk a lu la composition du Parlement, a remarqué sa profonde division et a pronostiqué l’instabilité du futur gouvernement à naître de ce Parlement. Il a rappelé que bien des démocraties ont essayé les compétences (il cite la Grèce et l’Italie) et ce afin de répondre à un objectif bien déterminé. Pour lui, et il n’a pas tort sur ce point, ce gouvernement de compétences est un préalable à un congrès national et à la naissance d’une troisième République. Sommes-nous dans ce cas de figure présenté par M. Marzouk ? Loin de là, les élections vont avoir lieu dans quatre ans et il est anormal d’humilier les partis présents au Parlement en les excluant du pouvoir, durant toute cette longue période, alors qu’ils ont réussi les élections. D’ailleurs, vous remarquez que seuls les partis ayant perdu les élections (Tahya Tounes et Machrouû notamment), appellent à ce gouvernement de compétences.
En comparant l’incomparable, et en mettant côte à côte des situations loin d’être similaires, Mohsen Marzouk a peut-être raison. Mais il a peut-être tort aussi. Et dans le doute, l’adage impose l’abstention. C’est notre rôle à nous, médias, de rappeler les fondamentaux quand ceux-ci sont oubliés par les politiques. Et ces fondamentaux sont clairs : celui qui a gagné les élections doit gouverner, point.
Dans notre cas à nous, Ennahdha a gagné les élections et représente la partie majoritaire de l’assemblée. Démocratiquement parlant, c’est ce parti qui doit gouverner. Le fait est que ce parti a commis une grave erreur au lendemain des élections en proposant un chef du gouvernement très faible pour un casting qui n’a pas réussi à obtenir suffisamment de voix. On rebat les cartes et on recommence. Le nouveau gouvernement est élu, mais il a été rapidement poussé à la porte. Que faire ? Le président de la République nous propose un Mechichi apolitique pour diriger une équipe de compétences. Ceci serait louable si ce gouvernement était là pour quelques mois (comme cela a été le cas avec Mehdi Jomâa) le temps de préparer un référendum, refaire le code électoral, changer la constitution et préparer la 3èmeRépublique. Sauf qu’on n’en est pas là. Le gouvernement que l’on s’apprête à élire devrait rester, théoriquement, quatre ans. Et quatre ans, c’est énorme. C’est une humiliation caractérisée de l’ensemble de la classe politique et une humiliation, pour nous autres électeurs, qui aurons donc voté pour rien.
Que faire ? Revenons aux fondamentaux et puisque le président de la République et son poulain font abstraction de ces fondamentaux, espérons que les partis s’en rappellent. Ce sont d’ailleurs eux qui doivent s’en rappeler les premiers, car c’est eux qui essuient les premiers cette humiliation.
Face à la crise politique que nous subissons, les fondamentaux démocratiques exigent que l’on redonne la voix au peuple. C\’est-à-dire que nous devons obligatoirement refaire les élections puisque le Parlement élu de 2019 n’a pas réussi à faire sortir un gouvernement solide. C’est ce que pratiquent les grandes démocraties, même en temps de crise aigüe. Mohsen Marzouk évoque l’Italie et la Grèce, j’évoquerai également l’Italie et la Grèce qui sont passées, également par la case de refaire les élections. Je lui rappelle également le cas britannique après la crise du Brexit. Voilà comment fonctionnent les démocraties qui se respectent ! Vous me direz, nous ne sommes pas encore une démocratie bien établie, qu’il ne faut pas nous comparer à ces démocraties solides ? On fait quoi alors ? On revient au régime présidentiel et on exclut les partis politiques de la scène ? C’est ça la solution ? Ce que Kaïs Saïed prépare, c’est bel et bien cela. Il prépare le terrain à un retour du régime présidentiel avec un Premier ministre exécutant ses ordres et ceci est contraire à notre constitution et aux fondamentaux démocratiques. Il est faux, totalement faux, de dire que le gouvernement à élire la semaine prochaine sera indépendant, car ce gouvernement sera dépendant de Kaïs Saïed. C’est grâce à lui que ce gouvernement sera au pouvoir et il lui sera redevable de tout. Or, les fondamentaux démocratiques exigent que le gouvernement soit élu par le peuple, redevable au peuple, « sanctionnable » par le peuple.
Que Kaïs Saïed et Hichem Mechichi fassent abstraction de tout cela, c’est de bonne guerre. Les sondages préfabriqués pour faire peur ne doivent pas nous faire oublier les fondamentaux démocratiques. Aux médias et aux 217 élus de rappeler ces bases essentielles et de dire « non, vous ne passerez pas ; non, vous ne nous humilierez pas ; non, vous n’enlèverez pas au peuple son vote et son pouvoir de sanction ! ».










