Cinq jours après les décisions présidentielles de gel de l’assemblée, de levée de l’immunité des parlementaires et de limogeage du chef du gouvernement, les islamistes continuent dans le déni en criant sur tous les toits qu’il s’agit d’un coup d’État et en rappelant la nécessité de respecter la constitution et la démocratie. Ils peinent cependant à convaincre.
Le matin du 25 juillet 2021, en milieu de matinée, les islamistes tunisiens partageaient sur leurs pages Facebook leur joie de voir échouer les manifestations programmées ce jour-là un peu partout dans le pays pour dénoncer le régime islamiste et appeler à la dissolution du gouvernement. En montrant des photos de quelques manifestants isolés et de quelques places vides, ils croyaient avoir gagné la bataille, une nouvelle fois, contre ces « mécréants et gauchistes laïcisés » inféodés aux Emirats, à la France, aux lobbys etc. Ils ont cependant vendu la peau de l’ours avant de l’avoir tué, car il a suffi de quelques heures, par une chaleur estivale étouffante et malgré le confinement sanitaire obligatoire, pour voir des milliers de personnes sortir dans les rues crier « Ghannouchi assassin », « le peuple appelle à la chute du régime », « il faut dissoudre le parlement ».
Qu’à cela ne tienne, les islamistes ont continué dans le déni en déclarant que ceux qui sont sortis dimanche ne représentaient pas le peuple et sont des naïfs isolés ou bien des mercenaires payés par des chambres obscures à la solde de puissances étrangères.
Le soir, juste après l’annonce du président de la République de ses décisions spectaculaires et historiques, les Tunisiens sont sortis en masse, en plein couvre-feu, pour applaudir Kaïs Saïed et crier leur joie de voir les islamistes écartés du pouvoir.
Toujours dans le déni, les islamistes essaient de ridiculiser la réaction spontanée des Tunisiens en les comparant à ceux qui sont sortis le 13 janvier 2011 applaudir le discours de l’ancien président Zine El Abidine Ben Ali.
Plus tard dans la soirée, l’ancien président Moncef Marzouki évoque sur la chaîne qatarie Al Jazeera, grand soutien des islamistes, que derrière ces Tunisiens figurent des puissances étrangères et cite clairement les Émirats. Cette théorie du complot est reprise en masse, par les dirigeants islamistes, tout au long de la longue nuit du dimanche 25 juillet.
Lundi 26 juillet, au matin, Rached Ghannouchi, président du parti islamiste Ennahdha et de l’assemblée et Seïf Eddine Makhlouf, président du parti islamiste radical Al Karama, appellent leurs militants et sympathisants à venir en masse pour les soutenir devant la porte de l’assemblée, fermée par l’armée.
Surprise, très peu de gens ont répondu à l’appel ! Les islamistes sont restés seuls, sous l’ombre des arbres, à attendre le soutien de leurs bases avant de lever le camp en fin de journée.
Pour expliquer cette déroute, Rached Ghannouchi affirmera vendredi 30 juillet 2021 à l’AFP que ses militants allaient venir par dizaines de milliers, mais qu’il leur a demandé de rebrousser chemin pour ne pas envenimer la situation et éviter toute confrontation aux issues incertaines. CQFD.
Certains de leur bon droit, les islamistes répètent à l’envi que le peuple et la légitimité sont de leur côté, que ce qu’a fait Kaïs Saïed est un coup d’Etat et qu’ils allaient reprendre le pouvoir.
Pourtant, sur le terrain, les sympathisants du président tunisien sont nombreux à s’être déplacés devant l’assemblée pour se moquer des islamistes et soutenir l’armée.
Sur les réseaux sociaux, sur les pages mêmes des islamistes, ce sont des dizaines de milliers de commentaires qui soutiennent le président et ses décisions et se moquent des députés à l’activité gelée. « Ce sont des robots égyptiens programmés par les Tunisiens et financés par les Émirats », ose avancer Seïf Eddine Makhlouf, ne se rendant pas compte du ridicule de ses propos.
Mercredi 28 juillet, Business News publie les premiers sondages réalisés par l’institut Emrhod et ils sont sans appel. 87% des Tunisiens approuvent les décisions de Kaïs Saïed ; 84% des Tunisiens applaudissent le limogeage du chef du gouvernement, 86% des Tunisiens sont favorables au gel des activités du parlement et 88% sont favorables à la levée de l’immunité des députés.
« Chiffres falsifiés », répond le président d’Al Karama du tac au tac. Pour lui, le peuple n’a pas le droit de s’exprimer dans les rues, il ne peut s’exprimer que par les urnes. Point à la ligne.
Ce même Seïf Eddine Makhlouf était pourtant dans la rue, devant le ministère de l’Intérieur, le 14 janvier 2011, date de la révolution tunisienne qui a mis au pouvoir les islamistes. Il a crié, à l’époque, « dégage » au régime Ben Ali avec des milliers de personnes.
Pourquoi donc le « dégage » de 2011 serait-il plus légitime que celui de 2021 ?
Les islamistes parlent de démocratie, le régime de Ben Ali aussi était convaincu que la Tunisie était une démocratie au matin du 14 janvier.
Les islamistes parlent de la nécessité de respecter la constitution. En 2011, la constitution a carrément été jetée à la poubelle.
Les islamistes disent que le peuple s’est exprimé dans les dernières élections de 2019. Le régime de Ben Ali disait aussi que le peuple s’est exprimé dans les dernières élections de 2009.
Les islamistes disent que les élections de Ben Ali étaient falsifiées. Mais aujourd’hui aussi, on dit que les élections de 2019 sont truquées avec tout l’argent étranger qui y était versé, d’après les rapports de la cour des comptes.
Les islamistes disent que le régime de Ben Ali était répressif et que sa justice était aux ordres. C’est exactement le même discours que mènent aujourd’hui les soutiens de Kaïs Saïed en rappelant les multiples répressions policières et la main mise des islamistes sur la justice où l’on voit un procureur capable d’étouffer plus de 6000 dossiers impliquant des terroristes islamistes.
Les islamistes disent que les opposants de Ben Ali étaient agressés et violentés. Aujourd\’hui, cela se passe au sein de l\’hémicycle de l\’Assemblée et c\’est Seif Eddine Makhlouf qui s\’en occupe personnellement.
Les islamistes disent que l’économie de 2011 était balbutiante et que le peuple était en souffrance. C’est exactement le même discours aujourd’hui que mènent les Tunisiens descendus dans les rues dimanche dernier.
Les islamistes disent que les dignitaires de Ben Ali étaient au dessus des lois et corrompus. C’est exactement ce que l’on dit aujourd’hui des dirigeants islamistes.
Les islamistes disent que les gens ne doivent s’exprimer que dans les urnes en leur donnant rendez-vous pour 2024. C’est exactement ce que disaient les caciques de Ben Ali qui donnaient rendez-vous aux électeurs pour 2014.
En jouant la carte du déni, en refusant d’écouter la colère de la rue, en rejetant les chiffres scientifiques des sondages, les islamistes font exactement comme faisait Ben Ali : la politique de l’autruche.
Du point de vue des Tunisiens, on n’entend pas la chose de la même oreille. Il y a une véritable prise de conscience de leurs droits depuis 2011 et, surtout, après 2013. Ce ne sont pas les dirigeants qui doivent commander, en dépit de leur légitimité et de la démocratie qui les a mis là où ils sont, c’est la rue qui doit commander.
Les dirigeants doivent être au service du peuple et l’écouter et non l’inverse.
Pour les Tunisiens sortis le 25 juillet, le matin et le soir, la colère contre les dirigeants est identique à celle ressentie par les Tunisiens sortis le 14 janvier 2011.
L’issue de 2011 était le départ des dirigeants de l’époque et une redistribution des cartes avec de nouvelles élections, l’issue de 2021 devrait être pareille.
Les islamistes ont beau nier l’évidence, cela ne changera en rien les choses. Les élus de 2019 ont perdu toute légitimité, car ils ont failli à leurs engagements. Exactement comme Zine El Abidine a failli aux siens.
La communauté internationale, d’ailleurs, s’est interdite de commentaires extrêmes et aucun pays étranger n’a considéré que ce qui est arrivé en Tunisie, le 25 juillet, fût un coup d’État. Y compris les grands soutiens des islamistes, comme la Turquie et le Qatar.
Seuls, méprisés, rejetés, les islamistes sont pour le moment épargnés de toute vindicte judiciaire et populaire. Cela ne devrait pas tarder, espèrent les uns. Il vaut mieux éviter ce genre de chasses aux sorcières, avertissent les autres.
Raouf Ben Hedi










