Neuf ans déjà depuis le terrible assassinat de Chokri Belaïd. Neuf ans déjà que des coups de feu ont retenti dans un paisible quartier de la capitale, que des balles terroristes ont criblé le corps d’une des voix les plus virulentes à l’encontre des islamistes alors au pouvoir. Le choc était d’une telle violence, le désarroi, la peur et la tristesse tout autant, dans une Tunisie en butte à la haine et aux divisions.
Un mal ronge une partie du peuple tunisien. Une amnésie partielle, ou plutôt sélective, s’empare de certains de nos concitoyens au gré des événements et des drames qui ont secoué le pays. Il faut dire que des drames et l’enchainement d’événements, on en a eu à foison. C’est peut-être pour cette raison que des détails, des ressentis, des faits, pourtant essentiels à la compréhension du cheminement politique en Tunisie, se trouvent happés par le brouillard de l’oubli, que les mémoires défaillent.
Contre l’amnésie, il nous reste la parole et la plume comme seuls moyens de dissiper ces brouillards. Donc, quand le mouvement islamiste Ennahdha choisit la date du 6 février 2022 pour manifester et étaler l’étendue de sa palette victimaire, le moins qu’on puisse faire, c’est de s’en indigner. Ceux-là même qui avaient organisé une manifestation contre les funérailles de Belaid (souvenez-vous en !), alors même qu’ils étaient au faîte du pouvoir, s’approprient aujourd’hui cette date symbolique pour clamer leur cause et celle de Noureddine Bhiri. Ces gens sont d’une insolence et d’une grossièreté inouïes. Ils tablent sur la courte mémoire des Tunisiens pour surfer sur cette date et en récupérer des miettes politiques. Pas de honte, aucune, et pourquoi s’en étonner d’ailleurs ? Nos islamistes n’ont jamais brillé par leur honnêteté intellectuelle ou leur probité.
Rappelez-vous-en, c’est dans un contexte politique extrêmement tendu que la figure de gauche avait été lâchement tuée. Depuis que la Troïka, menée par le parti islamiste Ennahdha, a accédé au pouvoir, presqu’aucun jour ne passait sans que des prétendus imams, que des figures islamistes issues notamment du parti au pouvoir, ne proféraient des accusations d’apostasie à l’encontre des personnalités laïques. Chokri Belaïd, avec sa verve et son opposition farouche aux islamistes, était la cible d’incitations au meurtre. Rappelez-vous des déclarations de Ali Laârayedh, alors ministre de l’Intérieur, après les événements de la chevrotine ou les menaces à peine voilées des Chourou et Ellouze. Rappelez-vous qu’on apprenait que plusieurs rapports évoquaient des plans d’assassinat et que le gouvernement Hamadi Jebali ne lui avait pourtant pas assuré une protection. Rappelez-vous du laxisme d’Ennahdha face aux appels incessants à assassiner les opposants politiques qualifiés d’ennemis de l’islam, ou des autoproclamées ligues de protection de la révolution qui faisaient la loi et semaient la terreur. Rappelez-vous des scènes d’agression, le jour des funérailles, des voitures brûlées aux alentours du cimetière et des groupes de délinquants qui terrorisaient les gens. Rappelez-vous de l’affaire de l’appareil secret d’Ennahdha qui démontre l’implication du mouvement dans de graves combines, des liens qu’entretenaient de hauts responsables islamistes avec Mustapha Khedher suspecté dans l’assassinat. Celui-là même qui avait aussi avoué avoir engagé des individus pour agresser les personnes qui ont participé aux funérailles de Chokri. Rappelez-vous d’un certain Noureddine Bhiri, ministre de la Justice et des failles de l’instruction, de Béchir Akremi accusé d’avoir dissimulé des preuves importantes dans les dossiers de l’assassinat de Belaid et Brahmi. Rappelez-vous-en…
En compagnie de leur nouveau pare-chocs, « Citoyens contre le coup d’Etat », les Nahdhoui font un pas en arrière et annoncent reporter leur manifestation. Face à la polémique et à l’opposition des forces vives tunisiennes, ils reculent finalement en enrobant leur dérobade de gentilles intentions.
Mais rien ne pourra nous faire oublier cette phase sombre qui a constitué un tournant. Aujourd’hui, le pays traverse une nouvelle phase de turbulences. Les rapports de force s’en trouvent chamboulés et Ennahdha s’attèle à se refaire une virginité grâce aux cafouillages du régime en place. Cela ne devrait pas nous distraire du fait que le mouvement et ses figures ont, au minimum, la responsabilité politique de cet assassinat et ont tenté de faire taire la vérité, de l’étouffer pour qu’elle ne soit jamais révélée.
« Qui a tué Chokri ? », « Ghannouchi assassin ! », ces deux slogans font désormais partie de l’Histoire politique de la Tunisie.










