« L\’objet principal de la politique est de créer l\’amitié entre les membres de la cité », disait le bon vieil Aristote dans sa Morale à Eudème. Quelques siècles plus tard, dans un continent pas si loin du berceau de la philosophie antique, dans un petit pays d’Afrique du Nord, la sagesse semble avoir remballé ses affaires et déserté les lieux laissant place au chaos et à la mésentente. La politique, maniée par le seul et unique, divise la cité ne laissant aucune place à l’entente. Les membres de la cité s’entredéchirent et l’édifice risque de s’écrouler.
Au préambule un tantinet pédant, cédons la parole aux faits. Le président Kaïs Saïed continue à diviser les Tunisiens entre bons et intègres qui sont de son côté et vilains et traitres qui s’opposent à lui. Le président Kaïs Saïed a réussi l’exploit de se mettre à dos de plus en plus d’acteurs de la scène politique, non pas qu’ils possèdent, tous, la graine de la félonie mais du fait qu’il n’ait pas pu (ou voulu) rassembler. Le président Kaïs Saïed a foncé dans le tas, piétinant tout sur son passage afin de faire vivre sa vision unique, quitte à ce que la défiance à son encontre se renforce. Le 25 mai, trois décrets parus dans le journal officiel à minuit, n’ont fait que confirmer cet état de fuite en avant dans lequel il s’est confiné. Il convoque les électeurs pour son référendum du 25 juillet malgré les réticences même de l’Isie qu’il a nommée en personne. Il annonce une constitution publiée par décret. Il désigne à sa commission consultative, censée mener le dialogue et élaborer le texte de la constitution, des personnes qui ont catégoriquement refusé la participation. On n’en est plus à dire qu’on nage en plein délire, ce stade on l’a bien dépassé.
Pourtant, au lendemain du 25 juillet 2021, le président Kaïs Saïed avait tout un champ des possibles afin de lancer les réformes nécessaires à un système en périclitation. Ses adversaires, notamment le chef du gouvernement Mechichi et son « coussin » islamo-qalbiste ont atteint des sommets sur l’échelle de la détestation chez la population et l’élite. La crise et l’impasse étaient telles que le terrain était tout prêt pour qu’il engage le pays sur une voie nouvelle. Le diagnostic était connu de tous, les solutions aussi. Au lendemain du 25 juillet 2021, le président Kais Saïed aurait pu lancer un véritable dialogue, faire participer les composantes de la scène, accélérer les choses, abréger au maximum l’état d’exception pour un retour rapide à la légalité républicaine…
Sauf que le président Kaïs Saïed ne voyait pas la chose de la sorte. Il était investi d’une mission. Il s’est attelé à surfer sur le large soutien populaire dont il a bénéficié dans le seul but d’accomplir sa mission : un projet utopique, une vision autoritaire, une exclusion de tout corps intermédiaire…
La haine envers une classe politique qui a échoué durant les dix dernières années, la peur que celle-ci revienne en force si jamais le coup présidentiel tombait à l’eau, ont donné à Saïed la latitude d’entreprendre des passages en force et de contorsionner le texte constitutionnel à souhait. Il a profité de cette situation pour attiser les divergences. Il a laissé les choses pourrir pendant dix mois pour enfin mettre tout le monde devant le fait accompli. Cependant, les limites de cette approche se font ressentir. Climax. La défiance à son encontre est à son comble. La tension est à un point culminant. L’isolement du président s’accentue. Moins de deux mois du référendum sur une nouvelle constitution, ceux qui sont convoqués pour la rédiger refusent. Les doyens des facs de droit n’y tiennent pas. Moins de deux mois du référendum, le dialogue national factice voulu par le président ne tient pas la route, l’UGTT a claqué la porte avant même qu’elle ne s’ouvre.
Si la politique est aussi de rendre possible ce qui est nécessaire, alors le président Kaïs Saïed est passé à côté de l’essentiel. Ses décisions unilatérales l’entraineront tôt ou tard dans une impasse.










