« Kaïs Saïed était l’une des plus belles créatures de Dieu sur terre […] aujourd’hui, je ne le reconnais plus ». C’est ce qu’a déclaré Yadh Ben Achour chez Hamza Belloumi sur Mosaïque Fm, dimanche dernier. « Kaïs Saïed n’a pas l’étoffe d’un président », a-t-il dit, visiblement déçu de ne pas retrouver la personne qu’il avait auparavant connue, à la tête de l’Etat.
Tout comme la question de savoir s’il fallait « séparer l’Homme de l’œuvre » avait tiraillé le monde artistique en 2020, au moment de la projection du « J’accuse » de Polansky, il y a aujourd’hui lieu de se poser la même question. Faut-il séparer Kaïs-l’homme du Kaïs-président ? Et qu’est-ce qui fait au juste l’étoffe d’un président ?
Chacun y était allé de sa petite théorie en 2019. Mohamed Abbou avait clamé à cor et à cri qu’il était « un homme intègre et aux mains propres », on lui avait répondu que ceci n’était pas suffisant pour en faire un bon président.
Seïf Eddine Makhlouf s’était présenté, dans son CV de campagne, comme le révolutionnaire qui avait fait partie de toutes les manifestations et qui allait rendre au peuple – colonisé et spolié – ses richesses. Inutile de vous démontrer que lui non plus n’aurait certainement pas fait un excellent président.
Lotfi Mraihi avait fait parler de lui comme l’unique candidat qui avait compris les préoccupations des Tunisiens et s’était promis de les réaliser au moyen d’idées pas toujours bien pensées. Qu’est-il devenu aujourd’hui ?
Lors de la campagne, on avait beaucoup parlé des personnes et très peu des programmes. Les intègres, les révolutionnaires, les conservateurs, les corrompus, ceux qui sont proches du peuple et qui sont à l’extrême opposé. Très peu se rappelleront du programme présenté par chacun d’entre eux et leurs promesses de campagne.
Kaïs Saïed avait d’ailleurs été élu pour sa personne. Après son plébiscite, de très nombreuses personnes s’étaient exprimées pour dire qu’elles le connaissaient personnellement. Il était le professeur de l’un d’eux, le collègue, le voisin, l’ami… Plein de gens avaient des anecdotes à raconter sur cet homme austère et froid mais droit dans ses bottes, intègre et honnête. C’est ce qu’il est encore aujourd’hui. Mais le petit professeur qui n’avait qu’à gérer son amphi et ses fiches de cours s’est retrouvé propulsé à la tête d’un Etat. Est-il resté le même homme ?
Le bon sens veut que, peu importe la personne que vous êtes dans votre petite vie de tous les jours, une fois élu à un poste de pouvoir, on se doit d’assumer la responsabilité. Devenir un Homme d’Etat, obéir à la responsabilité de son poste, privilégier l’intérêt suprême de l’Etat, de la patrie et des citoyens…et agir de manière réfléchie. C’est ainsi que l’homme est dissocié du président. Face à certaines charges et lourdes responsabilités, certaines de ses opinions, états d’âme et sauts d’humeur doivent rester enterrés bien au fond, en faveur d’une certaine retenue, intelligence politique et sens du devoir.
Le fait est que chaque électeur choisit le candidat qui lui ressemble le plus. Il le fait généralement pour les mauvaises raisons. Les votes émotifs et personnels conduisent à des choix difficiles à assumer. L’on avait vécu la même chose en 2014 avec feu Béji Caïd Essebsi, élu car il représentait – aux yeux des nostalgiques – une certaine image familière et rassurante de l’Homme d’Etat. Des considérations historiques, régionalistes et, surtout, émotionnelles, avaient dicté ce choix. Idem pour Kaïs Saïed en 2019. A contexte différent, motivations différentes, mais toujours aussi émotionnelles. Qu’est-ce qui fait qu’un homme d’Etat ait « l’étoffe d’un président » ? Elire un homme « bon » à la tête d’un Etat fragile nous prémunirait-il de positions farfelues et irréfléchies ? Comment avoir la garantie d’un président qui ne qualifiera pas les agences de notation de « ommek sannefa », qui n’agira pas dans l’ombre de la nuit, qui ne s’accaparera pas les pouvoirs, qui ne crachera pas son venin sur le FMI, la commission de Venise et les partenaires étrangers ?…
Une chose est certaine, cependant, un homme « bon » ne garantit pas un bon président et il serait plus que temps de revoir ce que « l’étoffe d’un bon dirigeant », signifie pour les électeurs…










