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Le sale jeu du ministère de l’Intérieur (2)

 

Le ministère de l’Intérieur veut communiquer, le ministère de l’Intérieur veut informer le public, le ministère de l’Intérieur cherche l’efficacité.

Ces belles phrases sont tirées du point de presse organisé vendredi par le ministère tunisien de l’Intérieur et durant lequel on a annoncé qu’un projet d’attentat a été avorté dans un point sensible de l’avenue de la Liberté à Tunis ; qu’un projet d’assassinat visant le président de la République a été déjoué ; qu’un ancien dirigeant et chef de parti a été arrêté dans le cadre d’une affaire de terrorisme et de blanchiment d’argent et, enfin, qu’un haut cadre du ministère de l’Intérieur a été arrêté dans le cadre de l’affaire dite Instalingo.

 

Que rappellent ces phrases, que nous inspirent-elles ?

La semaine dernière, dans cette même chronique, on parlait du « sale jeu du ministère de l’Intérieur » qui est revenu à ses anciennes habitudes de machine répressive d’avant la révolution.

Bis repetita cette semaine avec un ministère de l’Intérieur qui retrouve la langue de bois et le discours d’enfumage du public. C’est flagrant, trop flagrant même.

Le ministère de l’Intérieur considère les Tunisiens comme des idiots et, ma foi, il n’a pas vraiment tort. Au vu des réactions approbatrices d’un large pan du public, les cadres du ministère peuvent continuer à nous faire avaler les plus grosses couleuvres.

 

Le message du ministère ne passe pas, en revanche, chez ceux qui sont dotés d’un minimum de bon sens et d’esprit critique.

Sur la forme tout d’abord.

Le ministère a annoncé, jeudi 23 juin, un peu après 20 heures, qu’il a des révélations urgentes et d’extrême importance et qu’il tiendra un point de presse, le lendemain à 10h30, pour les annoncer.

Dans n’importe quel pays au monde, quand il y a des informations urgentes, on les annonce tout de suite, on ne fait pas de teasing. En règle générale, et en tout état de cause, l’État ne fait pas de teasing.

La conférence était animée par l’équipe du service de la communication. Or, quand on a des choses d’extrême importance à dire, c’est au ministre (et uniquement au ministre) de se présenter devant les médias. Le ministre se doit d’assumer ses responsabilités entières et d’affronter les médias, il n’a pas à sous-traiter ce travail d’extrême importance à ses agents, aussi gradés soient-ils.

Durant le point de presse, la porte-parole a indiqué que son ministère tient à communiquer et à informer le public. Dans les pays qui se respectent, on n’a pas à décrire ce qu’on est en train de faire ; on le fait, point. Il faut laisser vos actes parler pour vous.

Cette image de soi-disant transparence vis-à-vis du public a cependant échoué au tout premier examen. A la fin de la conférence de presse, les chargés de communication du ministère de l’Intérieur ont interdit aux journalistes de poser des questions et d’obtenir davantage d’informations sur ce qui a été dit. Quand on est transparent, quand on n’a rien à cacher, on ne fuit pas les questions. Les chargés de communication se justifient du fait que c’était un point de presse et non une conférence de presse. Cela veut dire qu’ils considèrent les médias comme des caisses de résonnance ou des outils de propagande. Pourquoi tout ce manège dans ce cas ? Pourquoi bousculer les rédactions et mobiliser les journalistes et les caméramen, si c’est pour leur interdire de poser des questions, l’essence même de leur travail ? Il aurait suffi de faire un live sur la page Facebook du ministère !

Enfin, dernier point de forme, le ministère aborde des dossiers en rapport avec des procédures judiciaires en cours. Il s’agit là d’une grave violation du principe de la séparation des pouvoirs et d’une grave ingérence dans un processus judiciaire.

C’est au ministère public, et uniquement à lui, d’évoquer les dossiers qui sont encore examinés par ses services. Cela est valable pour les dossiers de Mohamed Ali Aroui et Hamadi Jebali (évoqués sans être nommément cités), mais également les hypothétiques projets d’attentat et d’assassinat.

Ceux qui disent que ces problèmes de forme n’ont aucune importance et qu’il faudrait cesser de chercher les futilités, se trompent. Dans les pays qui se respectent, la forme l’emporte sur le fond. La forme est essentielle dans toute démarche de ce genre, car sans elle, l’authenticité et la sincérité du fond est mise en doute.

 

Sur le fond, commençons par le sujet de la mise en échec du projet d’attentat. Le chargé de communication a déclaré que l’édifice visé se trouvait à l’avenue de la Liberté à Tunis.

Trois bâtiments sensibles se trouvent sur cette longue avenue de la capitale, la Radio nationale, la synagogue et un bâtiment administratif du ministère de l’Intérieur. D’après les témoignages des résidents et des habitués de l’avenue de la Liberté et ses environs, il n’y a eu aucun mouvement inhabituel les jours précédant l’annonce du projet d’attentat avorté. 

Le ministère n’a donné aucune précision sur le bâtiment ciblé, sur les auteurs présumés de l’attentat et leur appartenance… Le parquet, le seul habilité à parler rappelons-le, n’a donné aucune information sur ce sujet, comme s’il n’était même pas saisi de l’affaire.

Deuxième sujet évoqué par le service de communication du ministère, le projet d’assassinat du président. On en est à combien déjà ? Quatrième, cinquième ? On ne sait plus ! Contrairement à la dernière annonce similaire, on n’a pas donné de détails cette fois. On ne sait pas si le projet d’assassinat allait se faire à travers une lettre empoisonnée ou à travers le creusement d’un tunnel via une maison abandonnée proche du palais de Carthage. On ne sait pas grand-chose, non plus, sur l’identité de ou des auteurs et si ce projet est télécommandé par une partie tunisienne ou étrangère. Peut-être que Vladimir Poutine ou Kim Jong-Un voudraient tuer notre président, afin qu’il ne les contamine pas avec son grand projet de démocratie participative, qui sait ?

Troisième sujet évoqué durant le point de presse, l’arrestation, la veille, de l’ancien chef du gouvernement, l’islamiste Hamadi Jebali. Il serait coupable de blanchiment d’argent et de financement étranger suspect via l’association « Namaa », d’après la porte-parole du ministère.  Son gendre (en fuite) serait coupable quant à lui d’enrichissement illicite.

Il y a cependant un couac. Hamadi Jebali n’est pas président de l’association en question. Il n’a même aucun lien avec elle, disent ses proches.

Autre couac, il y a une autre affaire en cours visant Hamadi Jebali et qui a, visiblement, fait pschitt. Le 12 mai dernier, les agents du ministère de l’Intérieur ont fait une descente à son garage. Ils y ont trouvé des étrangers en situation irrégulière, des bouteilles d’Acétylène, produit classé dangereux, ainsi que deux fours électriques, et une quantité de sacs contenant des produits inflammables et des restes d’aluminium. Qu’est-ce que l’on sous-entend par-là ? L’islamiste, ancien terroriste, serait-il revenu à ses habitudes de jeunesse ? On n’en sait pas grand-chose, juste qu’il n’y a pas eu de magistrat qui a jugé utile de donner suite à cette affaire. Et, qu’entre-temps, il y a eu 57 magistrats révoqués. Et que parmi ces 57 magistrats, plusieurs ont témoigné qu’ils ont refusé de subir les ordres du pouvoir exécutif et leur ingérence dans leur travail.

Dernier sujet évoqué, celui de Mohamed Ali Aroui, mis en examen dans l’affaire Instalingo. L’affaire est entre les mains d’un juge d’instruction à Sousse, la loi nous interdit d’en parler. Petite remarque, au passage, il y a un peu trop d’affaires polémiques et suscitant l’intérêt du public qui se trouvent à Sousse. C’est là qu’on trouve l’ancien ministre Mehdi Ben Gharbia emprisonné depuis octobre et qui clame son innocence et crie au complot politique, c’est là qu’il y a la ténébreuse affaire des déchets italiens et c’est aussi là qu’il y a Hamadi Jebali.

 

Qu’est-ce qui est sous-entendu par tout ce qui précède ?

Que le ministère ment ? Que le régime de Kaïs Saïed utilise le ministère de l’Intérieur à des fins politiques ? Chacun comprendra ce qu’il voudra, chacun est libre de manger des salades ou même du foin, le fait est que le ministère de l’Intérieur en a dit trop et pas assez durant son point de presse. Le fait est qu’il est loin, très loin, d’avoir convaincu tout le monde. Le fait est qu’il n’a présenté aucune preuve et aucun élément tangible pour étayer ses propos.

Le fait est que l’on est en pleine période de campagne référendaire et qu’il y a fort à craindre que le projet de constitution du président soit désapprouvé et que le taux d’abstention soit élevé.

Le fait est que le président a un peu trop de références anachroniques et qu’il croit encore pouvoir attirer de la sympathie et de l’unité autour de lui si jamais il est l’objet d’un projet d’assassinat ou que le pays est la cible d’un projet d’attentat.

Une conclusion s’impose, le ministère de l’Intérieur (notre ministère à nous tous) est en train de se discréditer et la faute revient en premier lieu à son ministre et au président de la République. C’est dommage, vraiment dommage.

 

 

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