Le référendum pour la nouvelle constitution a été une véritable mascarade. C’est le moins que l’on puisse dire après la publication des résultats préliminaires. A l’exception de la Watania 1, devenue l’outil propagandiste par excellence du régime actuel, l’ensemble des médias tunisiens a critiqué les résultats et relevé les incohérences criardes. Il y en a trois flagrantes, à savoir la non-conformité entre les résultats des instances régionales pour les élections (Irie) et ceux de l’instance centrale (Isie), le nombre d’électeurs qui est passé de 2.458.985 à 2.830.094, alors que les bureaux de vote ont déjà fermé et, enfin, le nombre d’électeurs qui a dépassé le nombre d’inscrits dans la circonscription de Tozeur.
Répondant à la polémique, l’Isie a prétexté une erreur de fichier. Gros mensonge éhonté, l’argument ne tient pas debout. Elle a ensuite limogé Amor Boussetta, chef de cabinet du président Farouk Bouasker. Le stratagème du bouc-émissaire est éculé et ne trompe plus personne. Enfin, le porte-parole de l’Isie, Mohamed Tlili Mansri, a menacé de poursuites judiciaires au pénal toute personne doutant des résultats. Mais, M. Mansri, toi, ton patron s’appelle Farouk Bouasker et le patron de ton patron s’appelle Kaïs Saïed, moi mon patron s’appelle Tunisie ! Vos chiffres sont faux, vos arguments ne sont pas crédibles et nous n’avons pas à nous taire !
Légalement parlant, les résultats préliminaires doivent être publiés 48 heures après le scrutin. L’Isie a publié ces résultats avant de les retirer ensuite après les grossières « erreurs ». Une semaine après, on n’a toujours pas le bon tableau. L’Isie s’est suffi de publier les slides des Irie, sans donner les chiffres globaux « rectifiés ». A ce jour, l’Isie n’a toujours pas donné le taux de participation officiel. Techniquement, l’Isie est dans l’illégalité puisqu’elle n’a toujours pas publié les résultats préliminaires.
Puisque le taux de participation de 30,7% a été déclaré erroné, on se doit donc de nous replier sur le dernier taux de M. Bouasker, c’est-à-dire celui de 27,54% qui représente quelque 2,458 millions d’électeurs. Il a été donné, à chaud, le 25 juillet à 23 heures, une heure après la fermeture des bureaux. A priori, et je dis bien a priori, c’est ce chiffre qui pose problème pour l’Isie. Il est inférieur au nombre de personnes qui ont élu Kaïs Saïed en 2019 (2.777.931 électeurs) et il sonne comme un désaveu pour le président de la République. C’est par là que tout serait parti. Ils auraient cherché à maquiller les chiffres pour plaire au président. Mais même en matière de maquillage, ils se sont avérés incompétents.
En tout état de cause, et quel que soit le chiffre retenu, le taux de participation est très faible, plus de sept millions de Tunisiens ont déserté les urnes le 25 juillet et cela suffit pour dire que le référendum fut un échec.
En réaction, plusieurs pays ont affirmé leur préoccupation de ce qui se passe en Tunisie. Certains ont arrondi les angles, comme l’Union européenne ou le Canada, d’autres ont mis les pieds dans le plat comme les Etats-Unis.
L’occasion rêvée pour le président de la République de crier au scandale, de réaffirmer que la Tunisie est souveraine et indépendante. Son toutou des Affaires étrangères a convoqué, illico presto, la chargée d\’affaires à l\’ambassade des États-Unis en Tunisie, Natasha Franceschi, pour protester officiellement contre le communiqué de presse du secrétaire d’État américain, Antony Blinken, mais aussi les dernières déclarations jugées « inadmissibles » du futur ambassadeur des États-Unis en Tunisie, Joey R. Hood.
Le régime de Kaïs Saïed a visé en plein dans le mille. Pendant toute la semaine, et alors qu’on ne parlait que de la supposée fraude électorale et du cirque de l’Isie, plusieurs ont fait bloc derrière le président pour dénoncer l’insupportable ingérence américaine. Premier à réagir, le bâtonnier courtisan, Brahim Bouderbala. L’UGTT, totalement muette ces dernières semaines, a publié un communiqué incendiaire.
Pourquoi a-t-on accepté les réactions européenne et canadienne et non américaine ? Sur le fond, ils disent pourtant, tous, la même chose. Leurs propos sont quasiment identiques à ce que l’on dit, nous-mêmes, à Tunis.
La faute des Américains, et particulièrement celle de Joey R. Hood, est d’avoir évoqué le sujet de la normalisation avec Israël. Par bêtise, par ignorance ou par arrogance, le futur ambassadeur a touché un des sujets les plus sensibles. Je rappelle, au passage, que la déclaration n’est pas destinée au grand public, ce sont des propos internes prononcés devant la commission des Affaires étrangères du Sénat américain.
C’était l’occasion rêvée pour le président de rebondir sur la déclaration en jouant sur la fibre nationaliste. Cette tactique marche à tous les coups. Donald Trump, Marine Le Pen, Viktor Orbàn ou encore Vladimir Poutine connaissent bien le filon et en usent à merveille.
Du coup, tout le monde a oublié la polémique de l’Isie. Le débat n’est plus orienté vers ses hypothétiques fraudes, on ne parle désormais que de l’ingérence et de l’impérialisme américain !
Le discours nationaliste est recevable, aussi populiste et irréaliste soit-il. Pourquoi pas, après tout ! Laissons tomber la démocratie occidentale et explorons le modèle unique de son excellence. Et puisque le président aux pouvoirs démesurés veut du nationalisme et refuse l’ingérence, allons dans son sens. « Non à l’impérialisme, non au sionisme, non à la normalisation, à bas les vendus, toz fi America, viva la revoluçion ».
Maintenant que cela est dit, invitons l’hyperprésident à être cohérent dans sa politique et, surtout, à avoir les moyens de cette politique.
Qu’il fasse comme Poutine et ferme les associations et les médias financés par les Américains. Qu’il invite son gouvernement à arrêter, toutes affaires cessantes, de négocier avec le FMI. Qu’il demande à l’armée et aux forces de l’ordre d’arrêter les programmes de formation et de mise à niveau dispensés par l’armée américaine et de refuser son aide financière. Qu’il leur demande de cesser toute manœuvre militaire avec les Américains. Qu’il ne coopère plus avec la CIA, le FBI et la NSA pour lutter contre le terrorisme. Qu’il leur impose un visa. Surtout, au nom de la souveraineté nationale, qu’il refuse la nomination à Tunis de Joey R. Hood.
La vérité est que la Tunisie n’est pas indépendante et ne l’a jamais été. Sa souveraineté et son indépendance sont théoriques. Dans les faits, elle ne l’est pas. Même les États européens ne sont pas indépendants. Ils sont dans l’obligation de suivre à la lettre les diktats de Bruxelles. Idem pour les États-Unis qui sont à la merci des lobbys et du grand capital.
La notion de souveraineté et d’indépendance est un joli slogan qu’on sert aux peuples crédules. Les peuples adorent qu’on leur caresse cette fibre nationaliste.
L’ingérence étrangère est insupportable, soit. Mais la Tunisie est tellement dépendante de ses partenaires étrangers, à leur tête l’Union européenne et les Etats-Unis, qu’elle ne peut pas transformer son joli slogan en fait réel.
Les cris d’Orfraie de Kaïs Saïed ne se transformeront pas en actes concrets. Il ne fera rien contre les États-Unis ou l’Union européenne, car la Tunisie en est trop dépendante.
Les cris d’Orfraie de Kaïs Saîed n’avaient qu’un seul but, dévier notre regard de la mascarade référendaire et caresser la fibre nationaliste du peuple dans l’espoir de gagner en popularité. En cela, son populisme a atteint son objectif.










