« Tu as de la chance d’avoir retrouvé le corps de ton fils ». Au milieu des youyous, les familles ne veulent que retrouver les dépouilles de leurs proches, les identifier et les enterrer pour retrouver un soupçon de paix. Tout ce qu’ils demandent, c’est de connaitre la vérité. Qu’est-ce qui est arrivé à leurs proches ? Pourquoi personne n’a survécu à ce drame ? Qu’est-ce qui s’est passé au juste ? Rien de plus. Ce droit leur a été dénié.
Ce que les familles de Zarzis voulaient, c’était une mort digne pour leurs enfants. Un enterrement décent et une reconnaissance de leurs corps, dont certains ont été joints aux nombreux inconnus du cimetière du jardin d’Afrique. On n’a pas pris la peine de les identifier ni d’informer leurs familles. Les raisons de leur départ et les risques qu’ils encourent, les proches les connaissent. Ils les ont acceptées et ils font avec. Certains les ont même poussés à emprunter ces bateaux de la mort, d’autres se sont vus contraints de leur faire leurs adieux avant même leur départ.
Nous voulons tous la même chose. Les conditions d’une vie digne, le respect, de quoi vivre décemment, un avenir pour nos enfants, la santé… Nous sommes à la fois pareils, mais si différents. La Tunisie est-elle seule, unique, homogène, ou multiple, plurielle ? Elle est les deux à la fois.
On parle de deux Tunisies. Il n’y en a pas deux, il y en a à la fois plusieurs et une seule qui nous réunit tous, malgré nos différences et nos nombreuses divergences. Le drame de Zarzis peut cependant ne pas toucher chacun d’entre vous. Il peut ne pas indigner les masses. Certains peuvent ne pas se sentir concernés par le destin de ces jeunes et moins jeunes, hommes et femmes, familles et enfants, qui risquent leurs vies pour aller vivre sous des cieux qui ne sont pas forcément meilleurs. Après tout, ils ont eux-mêmes choisi leur propre mort. Choisi de risquer leurs vies pour un avenir incertain. Là où ils n’auront droit ni à la dignité, ni à une vie décente. Où ils seront pourchassés comme des malpropres et n’auront ni la paix de l’esprit, ni de la stabilité pour leurs enfants. Pourquoi partent-ils ? S’ils partent, ce n’est pas qu’ils essayent de rejoindre un eldorado, c’est parce qu’ils fuient un enfer…
Cela les responsables ne l’ont pas compris. Ou font tout pour ne pas l’admettre. Les embarcations de la mort fauchent des citoyens chaque jour et on continue d’aborder le problème de manière sécuritaire, technique et si dénuée de tout rapport à la réalité. Il est évidemment plus simple de jeter les responsabilités aux autres et de s’éloigner de l’essentiel pour ne s’intéresser qu’aux détails, plutôt que d’affronter le problème, d’y plonger et de reconnaitre ses torts.
« Chacun devra assumer ses responsabilités » ; « le phénomène de migration illégale n’a pu proliférer qu’à cause des requins terrestres » ; « certains ont pour dessein de malmener le peuple et d’anéantir tout espoir d’une vie décente dans leur pays » ; « il faut chercher les raisons poussant les citoyens à emprunter les embarcations de la mort ». Voilà ce que le chef de l’Etat réclame. Il évoque : une approche globale et internationale ; l’ouverture d’une enquête ; connaitre les causes de ce drame ; mettre les responsables face à leurs responsabilités… Rien de très concret. Rien qui l’est suffisamment pour apaiser la colère de ces familles endeuillées qui ne demandent qu’à ce qu’on les comprenne…
Le chef de l’Etat a consacré plus d’espace dans ses discours à « ceux qui ourdissent des plans dans l’ombre » ; au 1,8 million de personnes sorties l’acclamer dans la rue ; aux deux fonctionnaires qui ont conduit leur voiture de fonction pour participer à un meeting politique ; aux manifestations de ses adversaires… qu’au drame qui agite une ville entière depuis plusieurs jours. 18 victimes du naufrage d’une embarcation de la mort et un véritable fléau qui fauche des vies depuis des années.
La gestion de cette crise a été plus qu’indécente. Elle a été honteuse, indigne… Alors que le rythme des départs des migrants à partir de la Tunisie s’accélère, seule l’approche sécuritaire reste de mise. On évoque un manque de moyens, mais c’est surtout un manque de volonté politique et de solutions face à ce fléau pourtant si humain.
Ce qu’elle nous renseigne avant tout c’est qu’au-delà de la complexité du problème et des raisons qui se cachent derrière, aucun soupçon de solution ne semble être trouvé à l’heure actuelle. Aucune solution ne semble vouloir être trouvée…










