A la lecture du dernier rapport sur la situation des entreprises publiques – rapport dont le ministère des Finances a obligation de publication en vertu de la loi organique du budget de 2019 –, on comprend mieux les raisons qui ont amené le Fonds monétaire international (FMI) à exiger préalablement à tout accord de crédit à la Tunisie la mise en place d’une réforme radicale de la gouvernance des entreprises publiques du pays passant par une révision profonde de la tutelle de l’État dans la gestion de ses entreprises. Une tutelle dont ont tellement abusé les gouvernements successifs depuis 2011. En effet, si aujourd’hui la situation économique et financière de nos entreprises publiques est aussi désastreuse, elle est révélatrice de l’échec de l’État-gestionnaire durant cette dernière décennie. Un échec qui risque progressivement de mettre en faillite l’État-actionnaire, avec les dangereuses conséquences que cela représente.
Les gouvernements de ces dernières années ont géré les entreprises publiques en fonction de leurs désidératas budgétaires, sans vision, ni stratégie. A telle enseigne d’ailleurs que sur les 111 entreprises publiques cibles du rapport, une vingtaine n’a pu être étudiée car elles n’avaient pas encore établi de bilan comptable, ni définitif, ni provisoire, ni présenté le moindre document d’orientation. Inimaginable. Quoiqu’il en soit, plus de 80 entreprises publiques ont fait l’objet d’une présentation des plus significatifs indicateurs comptables individuels, puis consolidés. On a exclu de l’échantillon les entreprises du secteur bancaire et financier et les caisses sociales qui ont fait l’objet chacun d’un traitement spécifique.
En 2020, les 81 entreprises publiques de l’échantillon affichaient ensemble des pertes d’exploitation de près d’un milliard de dinars et un résultat net déficitaire de près de 2,5 milliards de dinars. Curieusement, dans le même temps, le solde des créances et dettes des entreprises publiques vis-à-vis de l’État enregistrait un excédent en leur faveur d’environ 1,9 milliard de dinars. En 2021, ce solde diminuera à 1,6 milliard de dinars. Et ce n’est pas là l’unique constat. Toujours en 2021, la contribution d’un large pan d’entreprises publiques au budget de l’État (acquits fiscale, douanière et autres) a atteint près de 6,3 milliards de dinars. alors qu’en termes de transferts (compensations, subventions, …), en revanche, elles n’ont bénéficié que de 6 milliards de dinars. Ce manque à gagner de 300 MD n’est rien par rapport à celui affiché une année auparavant qui dépassait le milliard et demi de dinars. L’écart était encore plus profond en 2020 dans la mesure où le solde des contributions versus transferts affichait un manque à gagner pour les entreprises publiques de près 1,5 milliard de dinars. Apparemment, ce ne sont pas les entreprises publiques qui constituent une charge pour l’État, mais bien l’inverse. Cette situation risque de s’inverser à mesure que la charge d’endettement de certaines grosses entreprises publiques sera plus lourde à supporter sinon à honorer, engageant de fait la garantie de l’État. Le cas s’est produit en 2021 quand une entreprise publique n’a pu honorer un engagement extérieur amenant l’État à emprunter à la va-vite pour satisfaire cette obligation. C’est d’ailleurs cette perspective qui est à craindre le plus.
La trésorerie de plusieurs entreprises publiques mastodontes du pays s’est particulièrement fragilisée. Non seulement le volume de leur dépôts auprès des banques a reculé, mais leurs découverts bancaires ont explosé, alourdissant davantage leurs charges financières d’emprunt qui ne pourraient être supportées que par un endettement…garanti par l’État.
C’est en définitive cette spirale qu’il s’agit d’éviter absolument. C’est en soldant définitivement ses comptes avec les entreprises publiques que l’État éloignera un tant soit peu le plus grand risque, systémique, celui de sa faillite financière et de l’effondrement économique du pays. Et de ce point de vue, cet enjeu économique et financier est trop important et ne peut tolérer ni surenchère, ni clientélisme politiques.










