Depuis l’annonce des mesures exceptionnelles à la date du 25 juillet 2021, le président de la République, Kaïs Saïed avait réussi à monopoliser non seulement le contrôle du pays, mais aussi la représentation officielle de l’État. L’unique moyen d’avoir une idée sur le futur du pays était ses incontournables discours. Mais alors, à quoi s’attendre maintenant, en l’absence totale de ce dernier ?
Kaïs Saïed a rapidement mis hors circuit le gouvernement de Hichem Mechichi et l’avait substitué par une équipe complètement à sa botte. L’annonce de la nomination de Najla Bouden au poste de cheffe du gouvernement était une grande surprise pour les Tunisiens. Une femme à la tête du gouvernement était une première pour notre chère république et pour le monde arabe. Beaucoup sont ceux qui ont salué cette décision et l’ont même qualifiée de courageuse et progressiste et tout le monde voulait connaître davantage cette dame et comprendre son projet politique pour le pays. Les yeux étaient rivés sur celle qu’on avait même comparé à Margaret Thatcher. On l’a surnommé la dame de fer tunisienne. Malheureusement, notre cheffe du gouvernement s’est révélée être une dame de tôle plus que de fer ! Depuis sa prise de fonction en octobre 2021, elle n’a toujours pas accordé d’interview aux journalistes et médias tunisiens, même pas ceux soutenant inconditionnellement le président. Najla Bouden ne s’exprime que lors de rares participations à des sommets organisés à l’étranger.
En Tunisie, on en oublie même son existence ! C’est le président qui parle au nom de l’exécutif. Mme. Bouden se contente de veiller à la mise en œuvre de la politique du chef de l’État. Kaïs Saïed est le seul à faire de discours annonçant les étapes à venir en Tunisie. Le gouvernement s’était, certes, doté d’un porte-parole, mais ce dernier n’accordera que quelques petites allocutions riches en langue de bois et finira par être limogé en février 2023. Il n’a toujours pas été remplacé. Il n’y a, donc, pas de porte-parole du gouvernement. Les informations relatives aux activités gouvernementales sont vraiment très rares à trouver. Une grande partie des conseillers à la communication des ministres évitent les médias. D’autres sont complètement introuvables.
Du côté du palais de Carthage, la situation est assez similaire. Le président avait comme conseillère très proche la journaliste, Rachida Ennaifer. Celle-ci quittera ses fonctions de chargée de la communication en octobre 2020, soit près d’un an passé au palais présidentiel. Rim Kacem assurera sa tâche par la suite jusqu’à sa démission en mars 2021. Par la suite, Nadia Akacha était devenue la femme n°1 de Carthage. La cheffe du cabinet présidentiel n’a pas accordé d’interview et n’a pas joué le rôle de point de liaison entre la présidence et les médias. Elle démissionne, elle aussi, en janvier 2022. Personne ne succédera à ses dames et le palais demeure encore sans chargé de la communication. Le conseiller diplomatique du chef de l’État, Walid Hajjam jouera, durant un certain temps, le rôle de porte-parole improvisé et officieux de la présidence. Mais, lui aussi n’accordera que quelques déclarations et se limitera à deux ou trois parutions médiatiques. La seule source d’information demeure les discours de Kaïs Saïed. Leur importance est primordiale du fait qu’ils apportent des explications à certains faits et phénomènes politiques en plus de nous éclairer au sujet des décisions futures de notre président.
Personne n’était apte à prédire les prochains coups de Kaïs Saïed. Les annonces du gel de l’activité parlementaire, de la tenue d’un référendum, de la dislocation du Conseil Supérieur de la Magistrature ou de la dissolution des municipalités, ont toutes été perçues comme un choc inattendu par une grande partie de la scène politique. Le chef de l’État avait à chaque fois mis en évidence la nécessité de prendre cette décision dans le but de préserver la nation, sa sûreté et sa continuité. Il évoquait certaines décisions comme étant une réussite et les citait comme exemple à suivre. Il a, ainsi, fait l’éloge d’une consultation électronique n’ayant enregistré la participation que de 7,6% du corps électoral. Idem pour les législatives anticipées supposées rendre le pouvoir au peuple, moins de 12% des électeurs ont répondu à l’appel. Un véritable désastre politique.
Bien évidemment et afin d’éviter le fiasco total, le président de la République s’est tourné vers les annonces les plus extraordinaires les unes que les autres. C’est ainsi que nous avons eu droit à des accusations de trahison, d’espionnage et de complot. D’ailleurs, à force de faire face à ces fables, nous ne comptons plus le nombre de tentatives d’assassinat visant le président ou les affaires de complot contre la sûreté de l’État. Il y en a tellement ! L’une d’entre elles concerne des proches et des soutiens au chef de l’État, une autre concerne une grande partie de l’opposition, une troisième affaire serait en cours. Les opposants et acteurs de la scène politique sont tous sur le qui-vive : tous attendent de voir les listes des accusés fuitées.
En effet, il ne s’agit que de documents fuités, car le seul à être habilité à s’exprimer publiquement et ouvertement à ce sujet, rappelez-vous, n’est autre que le président de la République et gare à celui qui ne se conforme pas à la règle. Même ses proches et les partisans de son projet ne s’expriment qu’après les discours du président. D’ailleurs, ils nous ont habitués à une expression qui est devenue plus comique que politique : « D’importantes décisions durant les prochaines heures ! », Kaïs Saïed prépare une grande surprise » ou encore, « Rached Ghannouchi sera arrêté aujourd’hui ». Des mois de menaces et de paroles en l’air. Le nombre de fois où des membres de la campagne explicative ou des partisans des innombrables mouvements et partis baptisés « Hirak 25 du juillet » nous ont sortis est devenu tout simplement risible. On ne parle plus de dizaine de fois, mais de centaines ou peut être de milliers vu l’acharnement de ces derniers sur les réseaux sociaux.
Néanmoins, et dans la quasi-totalité des cas, rien de cela n’avait eu lieu. Il y a même eu des jours sans discours du président. Nos chers partisans du 25 juillet se contentaient d’effacer leurs publications Facebook ou d’expliquer qu’un tout petit retard avait eu lieu pour des raisons purement administratives ou protocolaires. Le même phénomène peut être observé actuellement avec la disparition du président. Kaïs Saïed qui nous avait rendus accros à ses discours et à ses déclarations enflammées, ne s’est pas exprimé durant les onze derniers jours. Il a complètement disparu du paysage. Certains affirment qu’il s’agit d’une habitude liée au mois de ramadan et que le chef de l’État avait coutume de s’isoler un peu du monde extérieur pour prier et lire le coran. D’autres évoquent un malaise et une dégradation de la santé de ce dernier. Ils ont même appelé à l’annonce de la vacance permanente au niveau de la présidence en raison de l’incapable de ce dernier à gouverner.
Bien entendu, nous ne pouvons ni affirmer cela ni le nier. Nous ne savons pas si le président se porte bien ou s’il s’est isolé chez lui ou encore s’il se trouve à l’étranger. Pire, personne n’est habilité à s’exprimer et à s’adresser aux Tunisiens à ce sujet. Des Tunisiens qui s’interrogent de plus en plus sur les raisons de l’absence du chef de l’État en temps de crises économique et hydrique majeures. Il n’y a ni porte-parole ni chef de cabinet à Carthage. La cheffe du gouvernement, Najla Bouden, persiste dans sa politique du silence et ne s’exprime pas dans les médias ! Personne n‘a été nommé pour succéder à Nasreddine Nsibi comme porte-parole du gouvernement ! Le ministre de la Santé, Ali Mrabet, a fui les journalistes lorsque l’un d’eux l’a interrogé sur les rumeurs concernant la santé du président. De leur côté, les soutiens au président, n’ayant sûrement pas plus d’information à ce sujet, se contentent de nous lancer à la figure encore et encore ces fameuses « D’importantes décisions des prochaines heures ! ». Pour conclure, le peuple tunisien n’a pas d’information ni sur le président, ni sur le gouvernement, ni sur le programme de réformes, ni sur l’avancement des négociations avec le FMI, ni sur la levée des compensations. La seule chose dont il est certain, c’est que nous fonçons droit dans le flou et le manque de clarté sous prétexte que quelque chose sera annoncée durant les prochaines heures.
Sofiene Ghoubantini










