Le très controversé président du mouvement Ennahdha, Rached Ghannouchi, a été interpellé dans son domicile deux jours après avoir affirmé que la Tunisie avait besoin d’une entité défendant le projet de l’islam politique. Il avait affirmé que son parti était la cible d’une guerre idéologique.
« Il est inconcevable d’imaginer la société tunisienne sans Ennahdha, sans Islam politique », a-t-il assuré. Rached Ghannouchi, fuit-il la réalité ? N’a-t-il toujours pas assimilé la leçon ? Sommes-nous condamnés à subir le Front du salut national et le mouvement Ennahdha pour l’éternité ? L’arrestation de Rached Ghannouchi en fait maintenant et de façon officielle un opposant politique opprimé !
Rached Ghannouchi s’était rendu à l’une des rencontres ramadanesques organisées par le Front du salut national. L’événement s’est tenu le 15 avril 2023 en présence de plusieurs figures du mouvement Ennahdha telles que Belgacem Hassen et Mohamed Goumani. Le président du front, Ahmed Nejib Chebbi, était lui aussi de la fête. Mohamed Goumani était le premier à s’exprimer. Langue de bois et déformation de la réalité étaient les stars de son allocution. Il a insisté sur la défense de la démocratie et de l’État de droit. M. Goumani a même évoqué le terme « réalisations du Front de salut national ». Il a estimé que cette initiative a réussi, dans une grande partie, les objectifs de sa création. Étrange réflexion puisque le front n’a toujours pas réussi à mettre fin au putsch du président de la République, Kaïs Saïed.
Pire, le front a considérablement échoué dans son processus d’unification de l’opposition. Il a lancé plusieurs appels visant à fusionner les entités politiques rejetant le processus entamé par le chef de l’Etat mais en vain. Nous pouvons citer l’exemple de Afek Tounes qui considère Ennahdha, composante centrale du front, première responsable de la situation actuelle. Attayar, Ettakatol et Al Jomhouri ont publiquement refusé tout soutien au Front de salut national et ont exprimé leur opposition à tout retour vers la situation d’avant le 25 juillet 2021. Ces partis ont même rejeté les invitations à manifester ensemble. Le parti des travailleurs, quant à lui, considère que le parti Ennahdha et Kaïs Saïed étaient les deux faces d\’une même pièce. Tous deux représentent l’ancien régime et doivent quitter la scène politique.
Ces échecs sont ceux du mouvement Ennahdha, mais aussi de son président Rached Ghannouchi. Il est le seul à prendre les décisions au niveau du parti, poussant une grande partie des figures du parti à abandonner le navire. On peut citer l’exemple de Abdellatif Mekki, Samir Dilou ou encore Imed Hammami qui a fini par soutenir le processus du 25 juillet. Tous avaient critiqué l’attitude de M. Ghannouchi. Ce dernier défendait publiquement la démocratie, mais n’avait pas l\’intention d\’en faire une culture au sein du parti. D’ailleurs, nous attendons toujours des précisions au sujet du prochain congrès du parti. Rached Ghannouchi avait l’intention de se présenter, encore une fois, à la présidence d’Ennahdha. Par la suite, il aurait renoncé à la chose. Avec sa détention, le congrès sera sûrement reporté.
Les critiques à Rached Ghannouchi ne s’arrêtent pas à ce niveau-là. Il était le symbole d’un système corrompu défaillant et à côté de la plaque. Il avait réussi à faire de l’ancien chef du gouvernement, Hichem Mechichi, son serviteur. Celui qui avait été qualifié d’homme de paille était prêt à se plier en quatre pour les beaux yeux du gourou. Il a essayé de forcer un remaniement ministériel. Il a accepté les nominations et les désignations servant les intérêts d’Ennahdha. Il a fait appel à des dispositifs sécuritaires draconiens afin de bloquer plusieurs manifestations. Durant l’une d’entre elles, les habitants du Bardo n’arrivaient plus à rentrer chez eux. Hichem Mechichi avait bloqué tous les accès afin de ne pas avoir de manifestants devant le parlement alors qu’on y tenait une plénière consacrée à l’audition du gouvernement.
Rached Ghannouchi était, en ce temps-là, le président du parlement. Il avait fermé les yeux devant toutes ces atteintes. Il se sentait maître des lieux et souverain suprême du pays. Il appliquait la même politique avec les élus. Il fermait les yeux sur les atteintes et dépassements dont les auteurs étaient ses alliés ou ses « pare-chocs ». Abir Moussi, présidente du PDL, avait été agressée physiquement et verbalement par Sahbi Samara, mais aussi par des élus de la Coalition Al Karama. Samia Abbou et Anouar Ben Chahed d’Attayar avaient, eux aussi, fait l’objet d’attaques physiques par des élus islamistes déchaînés. Rached Ghannouchi se contentait, face à ces événements inquiétants, de profiter des avantages économiques, sociaux et politiques accordés au président du parlement. Tout le reste n’aura été que secondaire pour lui !
A plus d’un an du coup d’État de Kaïs Saïed, il semblerait que rien n’ait changé. Rached Ghannouchi continue à fermer les yeux devant ses défaillances et ses défauts. Il se contente de dire que c’est la faute des autres. Il embellit et complique la chose en la transformant en un combat entre les forces révolutionnaires et les forces contre-révolutionnaires. Il s’accroche encore à un retour vers la situation d’avant le 25 juillet. Or, tout nahdhaoui en est conscient : il s\’agit d\’une absurdité. S’exprimant lors de la rencontre ramadanesque du 15 avril 2023, Rached Ghannouchi a, indirectement, émis plusieurs menaces. Celles-ci peuvent être clairement identifiées dès le début de son allocution. Elles visaient ceux qui avaient accueilli favorablement le putsch de Kaïs Saïed. Il a qualifié la chose d’inconcevable. Il s’agit, selon lui, d’individus prônant l’exclusion et poussant le pays vers une guerre civile. Ils doivent être tenus responsables de leurs actes, voire sanctionnés ! Rached Ghannouchi a assuré qu’il n’y aurait pas de Tunisie sans le mouvement Ennahdha. Voici une belle révélation en ce mois saint ! Ennahdha est, donc, éternelle et nous n’avons qu’à accepter la chose.
On pourrait dire que l’arrestation de Rached Ghannouchi était prévisible. Ce dernier l’aurait bien cherché, selon certains. Mais s’agit-il d’un argument convaincant et justifiant la chose ? Ces propos, représentent-ils vraiment un appel à s’armer et à se battre entre Tunisiens ? Autant de questions auxquelles les réponses sont infiniment variées. Le fait est qu’une grande partie du peuple s’est réjouie de la chose. Mais à quoi sert véritablement cette arrestation ? La réponse est toute bête : un gigantesque écran de fumée !
L’arrestation de Rached Ghannouchi ne servira absolument à rien au niveau judiciaire et concernant plusieurs affaires dont les faits demeurent mystérieux pour les Tunisiens. Il n’y aura ni révélation ni vérité dévoilée. Les institutions de l’État pouvant dévoiler la vérité et rendre justice dans les affaires des assassinats politiques de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi sont les mêmes. Rien n’a changé ! Il s’agit toujours des mêmes juges, du même fonctionnement des tribunaux et du même ministère de l’Intérieur opaque et impénétrable. Kaïs Saïed, depuis la monopolisation du pouvoir le 25 juillet 2021, n’a rien fait à ce niveau. Il s’est contenté de régler ses comptes avec quelques opposants et quelques institutions ayant essayé de lui résister.
S’entêtant dans les questions d’ordres politique, Kaïs Saïed a complètement délaissé la situation économique du pays. Il n’y a pas eu de véritables projets à ce niveau. Le chef de l’État s’est contenté de pousser vers la mise en place du système de conciliation pénale et des entreprises citoyennes. Toutes deux ont démontré leurs limites et ont prouvé leur incapacité à répondre aux attentes des Tunisiens. Parallèlement, le gouvernement de Najla Bouden, que Kaïs Saïed a nommé, essaie de parvenir à un accord avec le Fonds Monétaire International. Malgré le refus de mettre en place des réformes par le chef de l’État, le gouvernement de Najla Bouden continue à négocier et à essayer de trouver un terrain d’entente avec ce bailleur de fonds. La Tunisie est donc dans l’impasse.
Cette situation de blocage a été accompagnée au fil de l’année dernière d’une dégradation considérable de la situation économique. Le Tunisien lambda fait face à des pénuries, une flambée des prix sans précédent, à l’absence d’augmentation salariale pouvant y faire face et à une paralysie des entreprises et du secteur privé. Le monde entier a les yeux rivés sur notre pays et dit craindre un effondrement de l’économie nationale. De son côté, Kaïs Saïed se contente d\’assurer qu’il n’y pas de pénuries, mais des spéculateurs visant le Tunisien et que la Tunisie était sur la bonne voie. La Tunisie s’enfonce de plus en plus et celui qui assure être le seul à vouloir la sauver ne fait rien à ce sujet ! Comment alors y remédier ? Comment calmer les Tunisiens qui depuis le début du mois de ramadan s\’inquiètent et commencent à critiquer la chose ?
L’arrestation de Rached Ghannouchi ne serait, donc, qu’un écran de fumée visant à distraire momentanément les Tunisiens de cette défaillance majeure de l’État. Les Tunisiens, comme attendu, se sont réjouis de la nouvelle. Certains sont même allés fêter cela devant le domicile de Rached Ghannouchi. Les réseaux sociaux, quant à eux, ont été le théâtre de plusieurs publications saluant la chose. Mais, combien durera cette euphorie collective ? L’arrestation de Rached Ghannouchi, mettra-t-elle fin à la course folle entamée par le taux d’inflation depuis quelques années ? Verrons-nous sur les présentoirs de fruits et de légumes des produits à des prix abordables ? Mettra-t-elle fin aux pénuries enregistrées au niveau de certains produits ? Les fournisseurs étrangers de médicaments, auront-ils de nouveau confiance en nous ?
Certainement pas ! Le sauvetage du pays nécessite de véritables mesures touchant le quotidien social et économique de chaque citoyen. Plus vite nous comprendrons cela, plus vite nous serons tirés d’affaire. Nous devons y contribuer chacun à notre façon. Le gouvernement doit procéder à une réévaluation rapide du programme de réformes et entamer ce processus tout en optant pour une approche inclusive et participative afin de faire comprendre à toutes et à tous l’ampleur de la chose. Les arrestations de personnalités politiques ne changeront rien à la situation pour ne pas dire qu’il s’agit en réalité d’une perte de temps !
Sofiene Ghoubantini










