Tous les Tunisiens, sans exception, en observant la situation de leur pays qui s\’enlise de jour en jour, se demandent pourquoi nous en sommes arrivés là. Pourquoi la population la plus instruite de la région, qui a eu le courage d\’enclencher le mouvement libérateur le plus impactant de ce début de siècle, qui a toujours été avant-gardiste en matière de grandes transformations, depuis l\’abolition de l\’esclavage, en passant par l\’interdiction de la polygamie et la libération de la femme, allant à l\’instauration d\’un système démocratique où les mouvances politiques se succèdent au pouvoir pacifiquement, n\’arrive pas à transformer l\’essai et passer du coté des nations qui réussissent.
Trois mille ans d\’histoire et pas des moindres, une position géographique exceptionnelle, et un capital humain reconnu pour être un des plus intéressants parmi les pays du Sud, ne suffisent pas à faire de la Tunisie un pays capable d\’aspirer à se classer aux premiers rangs du tableau. Le 14 Janvier 2011 fut une date primordiale, où une fois débarrassés de la chape de plomb qu\’était la dictature, les Tunisiens ont pensé qu\’ils allaient directement plonger dans le 21ème siècle et devenir une nation démocratique, moderne et prospère. Sauf que ça n\’a pas été le cas et la déception était au rendez-vous. La situation du pays a empiré, pour engendrer la catastrophe politique et économique actuelle, dont on ne voit pas le bout.
Alors où était l\’erreur?
Certains diraient que nous ne sommes tout simplement pas faits pour la démocratie et que les Arabes que nous sommes ne peuvent vivre que sous la menace du bâton. D\’autres accusent tout simplement les islamistes, considérés étrangers à notre culture, d\’avoir saboté la révolution afin qu\’ils gardent une mainmise sur un pays qui n\’est pas le leur et qui les rejette. Une autre partie rejette la faute sur le système corrompu que nous avons hérité de la dictature et qui aurait empêché toute initiative rompant avec le passé et ses pratiques, par peur de perdre leur pouvoir. Sans parler de ceux qui mettent sur le dos de l\’Occident, des francs maçons et des Illuminatis la charge de notre échec.
S\’il est tentant de croire à une de ces versions, parce qu\’il y a un certain confort à désigner un coupable sans procès et revenir vite à une vie normale, il est sur que ça ne nous avancera pas à grand chose. Il est possible que plusieurs de ces facteurs (à part les Illuminatis bien-sûr), pourraient entrer en jeu, mais pas de manière exclusive et déterminante comme on pourrait le penser.
En réalité, tous ces facteurs ne représentent que quelques facettes parmi tant d\’autres d\’une seule problématique, à savoir un niveau bas d\’intelligence collective. Contrairement aux pays aux traditions démocratiques à plusieurs siècles, les peuples comme les nôtres, de par leur histoire faite de colonisation et de dictature, ont eu très peu l\’occasion d\’expérimenter l\’interaction et de collaboration dans le cadre de la réalisation d\’objectifs communs complexes, tel que la construction d\’une démocratie, ou l\’implémentation de projets de développement socio-économique d\’envergure, alliant infrastructures, développement de capacités et capitalisation des compétences et connaissances acquises.
Nous sommes un peuple qui a toujours été administré, de telle manière qu\’à l\’avènement de la révolution, nos capacités en tant qu\’individus à contribuer à juste dose au projet de la communauté étaient minimes, tous avions du mal à composer avec les contradictions et l\’hétérogénéité, nous avions des difficultés à doser l\’effort à consentir et le souffle à tenir, et finalement un à un nous avons jeté l\’éponge, tant la tache paraissait insurmontable.
Et le pêché originel est bien là, nous-nous sommes surestimés en tant que communauté. En sachant que le pays regorge de compétences individuelles, nous avons commis l\’erreur de penser que c\’était suffisant. Nous avons minimisé le diagnostic et trouvé des excuses à nos débâcles répétitives toujours ailleurs qu\’en nous-mêmes. Nous avons brûlé les étapes, considéré tout simplement qu\’il nous manquait peu de choses, à savoir des élections, des partis et de l\’argent, et tout naturellement les compétences individuelles allaient se mettre au service du collectif et de l\’intérêt public instinctivement, sans résistance ni questionnement. Nous avons considéré que notre économie était assez développée pour supporter les revendications de douze millions d\’individus, décidés à profiter de leur pays comme d\’autres l\’ont fait avant eux. Ou pire, nous avons pensé que pour la démocratie, ces individus allaient accepter de se sacrifier encore, indéfiniment, pour l\’intérêt suprême de la nation. Qui au passage reste un concept vague, que personne n\’a pris le temps de définir dans ce nouveau contexte démocratique que nous vivons.
Et nous avons occulté le fait que si nos compétences individuelles excellent ailleurs, principalement dans les pays développés, ce n\’est pas tant grâce à leur exceptionnelle intelligence, que par le fait que ces systèmes qui les intègrent, savent leur donner la mission adéquate à leurs capacités et à leurs prédispositions, optimisant au mieux la réalisation de leur potentiel. Dans ces pays développés, le développement est justement venu grâce à la multiplication des interactions et des collaborations au fil des siècles, pacifistes ou violentes parfois, au pris de grands sacrifices, que nous n\’avons pas voulu consentir, ce qui a permit l\’accumulation de strates d\’apprentissages communs, et le développement d\’une intelligence collective élevée en conséquent.
A cette étape de notre histoire, cette notion d\’intelligence collective devrait prendre plus de notre attention. Car agir en fonction de ses aspirations personnelles et pour le compte de ses intérêts est important, mais prendre en compte l\’autre dans son équation est la vraie compétence à acquérir si nous voulons réussir mieux individuellement et plus loin collectivement.










