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Où est passé Ben Brik ?

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    Collectif 

    Patrick Baudoin, (président de la LDH, et président d’honneur de la FIDH), William Bourdon, (avocat),Vincent Brengarth,  (avocat), Daniel Cohn-Bendit, (homme politique), Julia Ficatier, (journaliste), Hélène Flautre, (ancienne députée européenne), Kamel Jendoubi, (rapporteur spécial auprès de l’ONU), Eva Joly, (magistrate et ancienne députée européenne), Ali Lmarabet, (journaliste, lauréat du prix RSF), Noël Mamère, (homme politique), Emmanuel Pierrat, (ancien président de Pen Club France), Guy Sitbon, (journaliste et écrivain), Arnaud Viviant, (journaliste et écrivain), Jean Ziegler, (rapporteur spécial auprès de l’ONU).

     

     

    L’attache fraternelle et d’esprit qui nous lie à Taoufik Ben Brik nous amène à lui témoigner estime et considération. Sa place est parmi nous.

     

    Un « trapéziste sans filet », voilà ce qu’est Ben Brik. Avec lui, il fallait recommencer par l’essentiel. De se maintenir sur la brèche.

    C’est un homme qui a nettement choisi son camp. Ce n’est pas le genre à avoir un pied dans la résistance et un autre dans la collaboration. Il est farouchement libre. Mais avant tout, il est au monde. Il est assez lucide pour croire qu’on peut être libre et heureux seul. On ne jouit de la liberté que si les autres sont libres. La liberté est un droit commun. Ben Brik est un artiste, un poète. Un troubadour comme il se plaît à le dire lui-même.

    Ben Brik ingurgite les soubresauts du monde du fond de son pays débranché. Sous sa caboche, la fièvre de Gargantua. Il couve les poèmes de Rimbaud, les comédies humaines, les films noirs et les polars, et tout ce qui peut servir, avec l’affection qu’un pèlerin porte à sa besace.

    Dans la magnifique culture arabo-musulmane, parmi ses grands ancêtres, il y a le poète Khayyam, mathématicien, jouisseur, ne perdant jamais une occasion de ridiculiser les idioties des religieux. Et puis, il y a Averroès, le philosophe, qui pense les droits de l’individu dans la cité, la liberté et la sagesse politique…Ben Brik serait plutôt du côté de Khayyam… du côté des auteurs anonymes des Mille et Une Nuits et du Livre des Ruses. Youssef Seddik, préfaçait son recueil de poèmes : Le dernier Soulouk. Mais lui, Ben Brik se dit disciple d’Ibn El Mouqafaâ.

    Ben Brik est précieux. Il met à l’épreuve la tolérance. Il se plante devant le monde, et il dit : « Tolère-moi. Si tu ne me tolères pas, je me battrais pour que tu changes. » N’a-t-il pas été menacé de mort par les meurtriers de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi ? Il ne s’est pourtant fait le héraut d’aucune cause reconnue par le cercle étroit des gardiens du temple de la rhétorique. Ben Brik est un  fabricant d’émotions. Une langue bricolée avec des trombes de satire et un zeste de tragédie. Il croit dur comme fer que l’homme descend du songe.

    Pour Ben Brik, la poésie est un cataclysme, la Liberté aussi. Féroce, belle, drôle, subtile, vraie. L’une et l’autre naissent d’un même élan, d’un même souffle, au terme d’une charge puissante, fulgurante, redoutable.

     

    En l’an 2000, il comptait parmi les dix personnes qui ont changé le monde. Nommé au prix Nobel de littérature depuis 2012. Lauréat d’une pléthore de prix. Prix Dashiell Hammett et Lillian Hellman (2000), prix Human Right Watch (2000), prix international El Khabar “Omar Ourtilène” (2000), prix Sociétà Libéra (2011), prix du PNUD (1992), Grand prix de l’AJT pour la meilleure œuvre journalistique (1989), prix des droits de l’Homme de l’AJT (1990), prix du CREDIF (1991)  et la plus grande distinction de l’UGTT (2018)…

    Il a donné dans son mieux-dire, treize livres : Le rire de la Baleine, Une si douce dictature, Et maintenant tu vas m’entendre, Chronique du mouchard, Je ne partirai pas, Ben Brik président, Le Bandit des lettres, New York, Banlieue de Tunis, Tunisie la charge, The plagieur, Kawazaki, Les Frères Hamlet, Wahran, Ben Brik Fil Kasr,  des combats homériques, du doute, de la lucidité, des amitiés et le rêve.

    Une grève de la faim mondialement médiatisée. « La grève de la faim la plus célèbre après celle de Gandhi », titrait le New York Times. Des allées et retours en prison jusqu’en 2020, ce qui lui a valu un soutien planétaire. Le Journal Du Dimanche l’a sacré en 2010, « le troisième homme le plus chic dans le monde, pour avoir été embastillé », avant le président Barack Obama et le golfeur Tiger Woods.

    Sa notoriété, il la doit à son métier de journaliste. Ben Brik est un journaliste qui sait écrire. Ce qui le rend martien dans une profession où le talent est soupçonné de faire de l’ombre à la vérité. Avant-guerre, le patron du quotidien Le Temps -l’ancêtre du Monde- disait à ses journalistes : « Si vous voulez être crédible, faites chiant. » Ben Brik ne peut pas « faire chiant ». Il a pour les mots une gourmandise de vieux chat jouisseur. Demander à Ben Brik de faire chiant, c’est demander à Renoir de devenir peintre en bâtiment. Robert Fisk l’a qualifié de « the Maradona of the world of journalism». C’est sans conteste, le journaliste à qui on a le plus croqué le portrait. Rarement un homme du Sud aura à ce point dépassé sa fonction de passant parmi les passants.

    Son courage est là. Il est celui qui dit et fait ce qu’on ne dit pas et ne fait pas. Le rebelle à qui ça tombe toujours sur la tête. « Imprécateur », voilà le mot qui lui convient. « Ben Brik l’imprécateur, le bandit d’honneur», titrait le Monde.

    Interdit d’écriture en Tunisie, dans les années de braise, Ben Brik publie ses chroniques où il peut. En France, il a trouvé refuge dans des journaux comme Le Monde, Libération, l’Humanité, les Inrockuptibles, Charlie Hebdo, Marianne, Courrier International, le Nouvel Observateur, La Croix, le Vrai journal papier…

    Il a été également accueilli régulièrement par des organes de presse francophones : en Suisse (Le courrier de Genève, Libertés, le Temps…), en Belgique (Le soir), en Algérie (Le Matin, El Watan, le Quotidien d’Oran, la Tribune…), au Maroc (Demain, Le Journal…), en Egypte (Al Ahram Hebdo…) au Liban (l’Orient Express…). Hébergées initialement par les sites de Reporters sans Frontières et de TF1, ses chroniques voguent sur plus de 270 sites internet.

    Dans la foulée de la révolution, Ben Brik lance son propre folio, un journal bi-lingue  Contre le Pouvoir, Dhid Essolta. Le poète Ouled Ahmed, la bloggeuse Lina Ben M’henni et le caricaturiste Z garnissaient hebdomadairement ses colonnes.

    Bien évidemment, il n’y a pas de raccourci pour la reconnaissance. C’est comme si on jetait des lauriers sur la douleur de vivre. Ces choses-là sont muettes, mais sentinelles.

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