Une nouvelle fois, le président de la République parle d’argent spolié. Diabolisant les pays étrangers qui refusent de restituer cet argent tout en imposant leurs conditions pour des crédits, le chef de l’État tente clairement la diversion pour que les Tunisiens ne se rendent pas compte que les caisses de l’État sont vides et qu’il arrive au bout du rouleau.
Il y a la Tunisie réelle telle que dessinée par la Banque centrale, les ministères des Finances et de l’Économie et les experts et telle que l’observent les Tunisiens dans leur quotidien.
Dans cette Tunisie réelle, les citoyens font la queue pour acheter des baguettes de pain, font face à des pénuries de médicaments, de thé, de café et divers autres produits dont l’importation est exclusivement gérée par l’État.
Toujours dans cette Tunisie réelle, lundi 28 août, la Banque centrale de Tunisie publie un communiqué des plus alarmants (et qui n’est pas le premier du genre) qui dit que les : « Les pressions sur la liquidité bancaire observées au deuxième trimestre 2023 portent la marque principalement de l’effet restrictif exercé par deux facteurs : le Compte courant du Trésor, qui représente le principal facteur de retrait de liquidité pour les banques au deuxième trimestre 2023 à travers le recours intensif au financement intérieur en dinar qui a absorbé près de 1.781 MDT des comptes bancaires, et les avoirs nets en devises qui ont contribué significativement à l’amplification du besoin des banques en liquidité (…) ». La Banque centrale dit texto que le deuxième trimestre s’est caractérisé par un assèchement de la liquidité.
En langage moins savant, ce n’est plus l’État qui n’a plus d’argent, c’est le pays. Théoriquement, l’argent des banques sert à financer l’économie et ce à travers les crédits qu’elles donnent aux entreprises et aux particuliers. Depuis plusieurs mois, l’argent des banques est destiné à l’État dont le train de vie est nettement supérieur à ses moyens. Là, d’après la Banque centrale, même les banques n’ont plus de quoi financer l’État.
Dans cette Tunisie réelle, cet État défaillant s’est engagé dans sa Loi de finances 2022 et aussi dans sa Loi de finances 2023 à procéder à une batterie de réformes qui auraient imposé la réduction des subventions sur une série de produits (carburant, semoules, etc) et l’allègement de la masse salariale. Pour accompagner ces réformes, il a tablé, depuis 2021, sur un crédit du Fonds monétaire international de quelque 1,9 milliard de dollars. À ce jour, fin août 2023, la Tunisie n’a toujours pas obtenu ce crédit. Pire, elle n’a pas entamé ces réformes planifiées par le gouvernement de la déchue Najla Bouden et elle continue à avoir des dépenses supérieures à ses revenus.
Observateur étranger attentif et indéniablement fin expert, le chef de la diplomatie européenne, Josep Borell a redouté, depuis mars dernier, l’effondrement économique de la Tunisie.
Même constat du chef de la diplomatie américaine Antony Blinken qui, lui aussi, parle du risque de l’effondrement de la Tunisie s’il n’y a pas d’accord avec le FMI.
L’agence internationale de notation Moody’s a abaissé, en janvier dernier, la note souveraine de la Tunisie à Caa2 avec perspectives négatives.
C’était là la Tunisie réelle.
En parallèle de cette Tunisie réelle, il y a la Tunisie imaginaire telle que la dessine son président Kaïs Saïed. Dans cette Tunisie imaginaire, les pénuries de pain sont causées par de méchants spéculateurs et corrompus qui veulent appauvrir et affamer le peuple. Les bateaux de semoule en rade attendant que l’État les paie, le président n’en parle même pas. Tout comme il ne parle pas des pénuries de café, de sucre, de médicaments et de thé, là où il ne peut y avoir de spéculateurs.
Avec le communiqué alarmant de la Banque centrale de ce lundi 28 août, visiblement, la Tunisie arrive visiblement au bout du rouleau. Il est temps de dire la vérité aux Tunisiens.
Que nenni ! Le communiqué de la banque centrale a été publié en milieu d’après-midi. Ce même lundi 28 août, à 21h18, la présidence de la République publie un communiqué de la rencontre du chef de l’État avec le ministre des Domaines de l\’État et des Affaires foncières, Mohamed Rekik et le chargé du contentieux de l\’État, Ali Abbes. Il leur parle de milliards (sans indiquer la devise) appartenant au peuple tunisien et qui se trouvent à l’étranger.
Il diabolise cet étranger (sans indiquer de pays particulier) en épinglant « les longues procédures et les conditions loin d’être innocentes » et le fait que ces pays exigent que les supposés corrompus soient jugés en présentiel.
Dans cette Tunisie imaginaire, le président Kaïs Saïed pense qu’il y a réellement des milliards dérobés à l’étranger. Il pense que les pays étrangers ont une justice aux ordres, comme chez lui et que les prévenus sont coupables dès lors qu’il y a un politicien qui le dit. Dans son imagination, le président estime que les questions de forme n’ont pas lieu d’être.
Il pense surtout que le « si le peuple tunisien récupérait ces avoirs, qui sont légitimement les siens et qui sont évalués à des milliers de milliards provenant de comptes bancaires, de biens immobiliers et de biens meubles, il ne serait pas plongé dans cette crise financière. Ces fonds sont chez eux et, pourtant, ils veulent nous prêter sous leurs conditions«
Évidemment, pour que l’imaginaire de Kaïs Saïed colle au réel des Tunisiens, il faudrait un point de connexion, une sorte de courroie. Il est tout trouvé pour le chef de l’État, c’est le même qu’il utilise depuis son accession au pouvoir et ça s’appelle la théorie du complot.
Dès lors qu’il y a un problème quelque part, il évoque le conspirationnisme. La crise du pain a beau être provoquée par l’État, qui n’a pas de quoi payer la semoule, et par l’ingérence absurde du ministère du Commerce dans un secteur concurrentiel, le président insiste pour dire qu’il s’agit de spéculateurs et de corrompus.
Alors que c’est le FMI qui pose ses conditions pour nous octroyer un prêt, le président dit que ce sont les pays qui ont les avoirs spoliés chez eux qui posent ces conditions.
Ces mêmes pays étrangers exigent des preuves tangibles de la spoliation des biens en question ainsi qu’une identification précise de ces biens. Chose que l’État peine à faire et pour cause. Il s’agit d’un mensonge ourdi au lendemain de la révolution et soigneusement entretenu depuis pour faire croire au peuple que la Tunisie est riche, mais spoliée. Il est possible qu’il y ait quelques biens spoliés, mais jamais au grand jamais la restitution de ces biens ne résoudrait les problèmes économiques de la Tunisie.
Outre le communiqué alarmant de la Banque centrale, il y a une grave échéance qui arrive ce jeudi 31 août 2023. C’est le dead-line mis par les pays étrangers pour que la Tunisie présente ses preuves afin que ces pays prolongent le gel des soi-disant biens spoliés à l’étranger. À trois jours de l’échéance, la Tunisie n’a pas encore présenté sa demande pour prolonger le délai du gel.
Toujours dans sa Tunisie imaginaire, et pour mieux entretenir la théorie du complot, le président ordonne d’engager de nouvelles poursuites contre « tous ceux qui ont pris possession des ressources du peuple tunisien après le 14 janvier 2011« .
Face à l’assèchement des ressources dont parle la Banque centrale, au dead-line pour la récupération des biens spoliés à l’étranger et à l’échec cuisant de sa commission de conciliation pénale (qui n’a ramené aucun dinar neuf mois après sa constitution), le président craint clairement une colère populaire. Anticipant cette grogne, qui peut se transformer en révolution ou à un appel à la destitution, le président se cache derrière son éternelle théorie du complot et offre des éléments de langage à ses nombreux partisans.
En clair, pour rejoindre le lexique des Tunisiens sur les réseaux sociaux, le président offre du foin à ceux qui continuent à croire au complotisme ourdi de toutes parts et refusent de voir en face la Tunisie réelle.
Raouf Ben Hédi










