Dans l’actuelle Tunisie, annoncer la tenue d’élections dans les délais légaux est devenu un événement. Etrange cette capacité du Tunisien de s’accommoder aux régressions sur des choses qui allaient de soi il n’y a pas si longtemps. En plus d’accepter les reculades, ça applaudit et ça lance des compliments dégoulinants de flagorneries à l’adresse de celui qui annonce qu’il respectera ces choses qui allaient de soi il n’y a pas si longtemps.
Quand le président de la République avait rappelé, tout fier, en début de semaine que toutes les échéances ont été respectées, du référendum aux élections locales, des gens étaient là pour applaudir et narguer les non-probes : « voyez comme il est génial, comme il est démocrate ! », disaient-ils. Et quand le président a enfin dissipé les doutes quant à la tenue dans les temps de la prochaine présidentielle, c’était l’exaltation : « bravo ! hourra ! c’est tout à son honneur ! » …
Ce qui devrait être normal devient chose extraordinaire. On oublie, tout d’abord, que cette élection présidentielle n’aurait pas dû se tenir fin 2024. Un certain 25-Juillet tout le processus qui reposait sur la constitution de 2014 a été supprimé. Une nouvelle constitution a vu le jour et une présidentielle anticipée aurait dû être organisée. Ensuite, le fait qu’il y ait eu un flou autour de la date est symptomatique des mécanismes qui régissent la nouvelle ère. Par ailleurs, le fait qu’on doive attendre, dans le suspens, une confirmation de cette date du président en personne n’est absolument pas normal. Ce qui ne l’est pas non plus, c’est de s’extasier du fait qu’il daigne enfin se prononcer et nous accorder, charitablement, cette faveur.
Les cireurs de pompes ont bien évidemment l’habitude de se plonger tête la première dans les méandres des basses flatteries. On ne leur tiendra pas rigueur. Mais c’est que le phénomène s’est étendu à des gens qui semblaient être immunisés. Maintenant, accepter les miettes qu’on nous jette avec mansuétude ne fait plus sursauter.
Est-ce le fruit d’un conditionnement, pendant de longues années, au pouvoir autoritaire du seul et unique chef ? Serait-ce la manifestation d’une réactivation de vieux réflexes enfouis dans l’inconscient collectif ? Il serait vraiment intéressant que des spécialistes se penchent sur la chose et décortiquent le phénomène. Une étude sérieuse et multidisciplinaire serait bienvenue et aiderait à comprendre les mécanismes psychologiques qui sous-tendent le processus.
Moment d’exaltation aussi cette semaine, lorsque le président est parti inspecter la piscine du Belvédère et qu’il a ordonné à l’armée de s’occuper des travaux. La combinaison est parfaite pour susciter l’enthousiasme populaire : un président en majesté qui donne des instructions à une institution militaire qui exécute des travaux publics.
Cette histoire a déclenché des relents de nostalgie pour ceux qui rêvent d’une armée jouant un rôle plus prépondérant. La tendance n’est pas nouvelle, elle a toujours été récurrente. Il ne faut pas s’y tromper, c’est le souhait profond de nombreux tunisiens, le bâton et un tour de vis pour mettre tout le monde sur les rails, peu importent les conséquences.
Petit rappel quand même, à ceux qui s’extasient sur l’efficacité présidentielle, il était question que les travaux soient lancés en 2022. Une responsable locale avait tenté alors d’expliquer que c’est l’absence de financement qui bloquait le projet, mais la réponse était les lobbies qui ourdissent des complots. Depuis, le règne des lobbies a été mis à mal, cependant presque deux ans après rien n’a démarré. Ça n’a été possible que lorsqu’une banque de la place a ‘accepté’ de financer les travaux.
Mais continuez d’applaudir, c’est sûrement plus reposant et moins stressant.










