Par Mehdi Taje*
Comprendre la prospective : penser l’avenir pour mieux gouverner le présent et décider
Dans un monde bousculé par les polycrises systémiques, les chocs économiques, les impacts croissants du changement climatique et les ruptures géopolitiques, les dirigeants tunisiens, publics comme privés, évoluent dans un environnement marqué par une incertitude permanente et une forte volatilité et imprévisibilité. Anticiper n’est plus un luxe intellectuel, mais un impératif stratégique. La prospective n’a pas pour vocation de prédire l’avenir, mais d’aider à s’y préparer et ainsi décider au présent au regard d’un avenir balisé. Ainsi, toute stratégie se doit de réponde à l’urgence du court terme tout en tenant compte des impératifs du moyen terme. La prospective s’appuie sur des méthodes rigoureuses pour explorer les futurs possibles (les futuribles) et ainsi éclairer l’action présente. « On anticipe pas dans l’absolu, pour le plaisir mais pour mieux décider et agir aujourd’hui, au présent !!!! ». Dans ces conditions, penser l’avenir, c’est se préparer à l’action, c’est forger une stratégie d’investigation de l’avenir (être en mesure de le baliser). Selon Michel Godet, « anticiper, c’est créer des marges de manœuvre dans un monde d’incertitudes ».
La prospective repose sur cinq principes fondamentaux : voir loin (penser le long terme), voir large (adopter une approche systémique et pluridisciplinaire), voir profond (identifier les facteurs déterminants), oser le risque (remettre en question les idées reçues) et penser à l’homme (placer la responsabilité humaine au centre des choix).
Avant d’être des méthodes rigoureuses, la prospective est un état d’esprit de pilotage et de management du changement : la capacité à observer, comprendre, imaginer, choisir et décider pour agir. Dans un contexte tunisien où la volatilité économique, climatique, géopolitique et sociale impose une réactivité constante, la prospective devient une véritable boussole stratégique. Comme le soulignait Gaston Berger, « plus une voiture roule vite la nuit, plus les phares doivent porter loin ».
Les méthodes de la prospective : des scénarios à l’anticipation opérationnelle
1. La méthode des scénarios : explorer les futurs possibles
La méthode des scénarios, développée au sein de la célèbre Rand Corporation américaine, est aujourd’hui la plus utilisée dans les entreprises, administrations et organisations internationales à l’échelle mondiale. Elle consiste à construire plusieurs images cohérentes du futur — des scénarios contrastés — à partir d’une analyse rigoureuse du présent : tendances lourdes, incertitudes, signaux faibles, variables motrices, acteurs influents, etc.
Un scénario n’est pas une prédiction mais une représentation vraisemblable d’un futur possible. En combinant les différentes configurations de variables économiques, politiques, sociales, technologiques ou environnementales, géopolitiques, etc. nous obtenons des trajectoires alternatives :
- Le scénario tendanciel (business as usual) prolonge les dynamiques actuelles ;
- Le scénario souhaitable traduit la vision à atteindre, réalisable et mobilisatrice ;
- Le scénario noir ou black swan projette une rupture majeure, souvent improbable mais à fort impact.
Cette méthode favorise la réflexion stratégique, la créativité et développe la résilience. Elle mobilise les dirigeants autour d’un projet commun, aide à hiérarchiser les risques et prépare des plans d’action différenciés. En entreprise, elle permet d’anticiper les mutations du marché, de diversifier les modèles économiques et d’investir au bon moment dans les secteurs d’avenir (énergies renouvelables, numérique, agro-industrie durable, santé, etc.) en prenant une longueur d’avance face à des concurrents souvent prisonniers de la tyrannie du présent.
Michel Godet résumait cette approche ainsi : « Un scénario n’est pas la réalité future, mais un moyen de se la représenter en vue d’éclairer l’action présente ».
2. L’anticipation opérationnelle : de la réflexion à la décision stratégique
Si la méthode des scénarios éclaire la vision en étant un outil d’aide à la réflexion stratégique, l’anticipation opérationnelle la traduit en outils de pilotage concrets. Elle vise à détecter en amont les situations à risque (situations de seuil d’alerte de vigilance ) ou les opportunités stratégiques grâce à un tableau de bord d’alerte et à des indicateurs de survenance.
Chaque situation potentielle — crise énergétique, instabilité réglementaire, tension sociale, rupture technologique, impact climatique ou choc géopolitique — est analysée selon deux dimensions :
- Sa potentialité : mesurer la concentration des germes dans le présent propice à la survenance d’une situation à risque ou d’une opportunité pour toute institution ;
- Son impact : la gravité de ses conséquences sur le système étudié.
Le croisement de ces deux dimensions aboutit à un indice de survenance, véritable instrument d’aide à la décision. Si cet indice est élevé, l’organisation doit déclencher des mesures préventives, des stratégies d’atténuation robustes ou de riposte. Cette approche transforme la surprise en anticipation et la réaction en action planifiée. C’est un amortisseur de chocs garantissant la pérennité et la performance d’institutions évoluant dans un environnement crisogène et anxiogène.
L’anticipation opérationnelle est donc un outil de résilience proactive. Elle permet d’évaluer la maturité des réponses institutionnelles, d’ajuster les politiques en temps réel et de préserver des marges de manœuvre. Pour les chefs d’entreprise, elle devient un instrument de compétitivité : identifier un risque avant les autres, c’est aussi saisir une opportunité avant la concurrence.
Pourquoi la prospective est stratégique pour la Tunisie
La Tunisie évolue dans un espace géopolitique et géoéconomique en profonde recomposition. Les tensions sur l’eau, la transition énergétique, l’impact croissant du changement climatique, la fragmentation des chaînes de valeur, les rivalités de puissances et les exigences des marchés internationaux redéfinissent les conditions de la croissance. Dans ce contexte, la prospective permet :
- D’anticiper les ruptures : détecter les signaux faibles avant qu’ils ne deviennent des crises (instabilité réglementaire, mutation des IDE, relocalisations industrielles, chocs climatiques et géopolitiques) ;
- De sécuriser les investissements : évaluer et combler les vulnérabilités et planifier les réponses pour renforcer la résilience économique ;
- De piloter la transformation et le changement : adapter les stratégies publiques et privées aux grands basculements technologiques, énergétiques, économiques, géopolitiques et sociaux ;
- De stimuler l’innovation : en projetant les futurs souhaitables et réalisables, la prospective mobilise les talents autour d’une vision partagée et d’une culture d’agilité ;
- D’optimiser la décision : en intégrant des scénarios et tableaux de bord d’alerte, les dirigeants peuvent arbitrer avec lucidité, en combinant économie des moyens, concentration des efforts et efficacité stratégique.
Vers une culture tunisienne de l’anticipation
Développer une culture de la prospective en Tunisie, c’est passer d’une gestion réactive à une gouvernance anticipative. C’est ne plus subir et gérer dans l’urgence. Cela suppose d’ancrer les pratiques d’analyse prospective dans les institutions publiques, les grandes entreprises et les fédérations professionnelles.
Une telle approche renforcerait la prévisibilité, la confiance des investisseurs et la capacité collective à surmonter les crises. À l’ère des polycrises, économiques, climatiques, technologiques et géopolitiques, etc., la prospective n’est plus une option intellectuelle mais une compétence stratégique nationale.
Pour finir, une seule règle en prospective : « Oser penser l’impensable ! ». Alors osons ensemble ce changement de paradigme et de posture intellectuelle dans un monde profondément bouleversé et bousculé.
*Directeur de Global Prospect Intelligence
*Senior expert en géopolitique et en méthodologies de la prospective et de l’anticipation










