Il est frustrant de constater que la Banque centrale de Tunisie (BCT) n’a publié que récemment le Rapport annuel de la supervision bancaire pour l’exercice 2024. Certes, il faut un délai minimum pour traiter toutes les informations sur toutes les banques de la place, résidentes et off-shore. Et pas seulement puisque la Direction générale de supervision bancaire (DGSP) relevant de la BCT inclut dans son rapport la situation des sociétés de leasing, celles de factoring, les banques d’affaires et les établissements de paiements. Cependant, dans la mesure où ce n’est pas le premier rapport annuel que publie la BCT, la pratique aurait pu aider à raccourcir le délai de publication. Ceci ne rend pas obsolète pour autant son utilité.
En effet, le rapport ne rend pas simplement compte de la situation comptable des banques et de son évolution ou de la solidité/fragilité de leurs assises financières. Il reflète aussi leur politique de crédit et fournit implicitement une image d’une partie non négligeable de l’activité économique.
Cela risque de surprendre, mais le secteur bancaire tunisien n’est pas aussi florissant qu’on ne le pense. Ce n’est pas parce qu’il affiche des bénéfices que tout serait pour le mieux.
Performance et sources des revenus bancaires
En 2024, les 22 banques résidentes qui concentrent par ailleurs plus de 93 % des actifs du secteur, 95 % des crédits à la clientèle et plus de 97 % des dépôts, ont dégagé un produit net bancaire (PNB) en hausse de 5,5 %. Cependant, cette progression n’émane pas de la marge d’intérêts qui est la différence entre les intérêts reçus et les intérêts versés. Cette marge d’intérêt a marqué un recul de 1,8 % l’année dernière. Ce qui a boosté le PNB, ce sont les revenus des placements des banques et particulièrement « la poursuite de la progression des revenus du portefeuille d’investissement provenant essentiellement des intérêts des bons du Trésor », d’une part, et de « l’amélioration des commissions nettes de 4,5 % », d’autre part, indique le Rapport.
Autrement dit, les bénéfices des banques n’émanent pas du cœur de leur activité qu’est le crédit. Certes, l’encours des crédits à l’économie a enregistré une croissance de 2,8 % en 2024. Cette augmentation ne peut néanmoins occulter le fait que ce ne sont pas les entreprises privées qui en ont profité. « L’accroissement de l’encours des crédits accordés aux entreprises privées s’est maintenu à 1,5 % au même titre que l’année 2023 », avance le document qui fait apparaître par ailleurs « une forte augmentation de l’encours des crédits accordés aux entreprises publiques de 9,5 % » en 2024 après une hausse de 8,3 % en 2023. Plus simplement, les entreprises et administrations publiques ont obtenu 1,5 milliard de dinars supplémentaires de crédit en 2024 contre seulement un milliard de dinars pour toutes les entreprises privées. Le crédit à l’habitat est logé à la même enseigne que celui des entreprises privées. L’encours de ce crédit n’a augmenté que de 0,8 %, soit un volume net de crédit de moins de 100 MD.
Dégradation de la qualité des actifs
En définitive, les banques résidentes du pays ont vécu 2024 sur la rente des bons du Trésor. Elles n’ont pas voulu prendre de risques outre mesure. Et pour cause. Depuis quelques années, elles souffrent des déboires du tissu productif du pays. Une situation qui a impacté la qualité des actifs qu’elles détiennent. « L’exercice 2024 a été marqué par la poursuite de la dégradation de la qualité des actifs du secteur bancaire pour la troisième année consécutive et ce, en lien avec le contexte économique difficile », remarque la BCT. En effet, l’encours global des créances classées a enregistré une augmentation de plus de 11 % en 2024, dépassant 19 milliards de dinars ou 14,5 % du total des engagements. Ce dernier ratio n’était que de 12,6 % en 2022. La part des créances classées des entreprises privées est passée de 17,1 % en 2022 à près de 20 % en 2024. Par ailleurs, « la ventilation des créances classées par secteur montre le maintien de la concentration sur les secteurs de l’industrie, des constructions et du commerce qui ont accaparé 64,5 % de l’encours des créances classées en 2024 contre 62,8 % en 2023 », remarque la BCT, ajoutant que « réunis, ces trois secteurs représentent 54,7 % des engagements du secteur bancaire ».
Plus, la part des créances classées 4, autant dire des créances quasi irrécouvrables, représente 12 % du total des engagements des banques résidentes, soit 2,3 milliards de dinars à comparer avec les bénéfices de ces mêmes banques qui atteignent, rappelons-le, 1,6 milliard de dinars. Et pire encore, le taux de couverture des créances classées par les provisions qui était de plus de 55 % en 2022 a chuté à 50,5 % et les dotations aux provisions par rapport au PNB ont reculé de 23,3 % en 2022 à 18 % en 2024.
Mesures pour renforcer la stabilité bancaire
Est-ce pour juguler un tel phénomène que la BCT a décidé de freiner la distribution de dividendes des banques et d’orienter une part de leurs bénéfices vers une consolidation de leurs fonds propres ? Cela ne semble faire aucun doute. En tout cas, si cela n’a pas totalement résolu le problème, les banques résidentes ont relativement amélioré leur ratio de liquidité et surtout de solvabilité. Quinze banques concentrant près de 89 % des actifs sur les 22 banques résidentes affichaient en 2024 un ratio de solvabilité supérieur à 12 %, soit la norme édictée par l’institut d’émission.
Telle est la réalité de la situation de nos banques. Loin des fantasmes de ceux qui ne se sont focalisés que sur les bénéfices.











4 commentaires
Mhammed Ben Hassine
Message à Mr Houcine
Pouvez vous nous expliquer les différents mode d’impositions (imp/rev..forfaitaire,regim reel…) des différents acteurs économiques salariés et autres étant donnée que votre plumes est orientée eco/finc
Merci
zaghouan2040
J’ajoute rapidement que vu les risques majeurs encourus par un système bancaire complètement obsolète et fragmenté dans le contexte d’octroi massif de crédit à un État aveugle irresponsable si ce n’est plus , c’est à terme tout le système financier tunisien qui est menacé d’effondrement
Encore une fois la menace est sérieuse vu les prévisions des organisations internationales
zaghouan2040
Les banques tunisiennes s’orientent contre toute logique vers la rente issue de l’achat massif – et imposé – des bons du trésor
Au détriment du financement du tissu productif et de la stabilité monétaire vu les risques d’insolvabilité d’un État totalement irresponsable irrationnel
D’une manière générale a l’ère d’Optimus et de l’utilisation de l’IA en matière de gestion des actifs la Tunisie s’enlise dans la boue nauséabonde du parasitisme d’Etat
Hannibal
Un commentaire à 2 millimes :
Des banques moyenâgeuses et racketteuses