Une idée revient régulièrement dans les débats climatiques : « Rien n’a changé depuis la signature de l’Accord de Paris en 2015 ». Selon ses détracteurs, l’accord n’aurait produit aucun résultat concret et les négociations internationales stagnent.
Ce que disent les faits
Dix ans après la signature historique de l’Accord de Paris en 2015, la communauté internationale se retrouve à un moment crucial, partagée entre des avancées réelles et des failles préoccupantes. L’accord a transformé la gouvernance climatique mondiale en instaurant un cycle régulier de révision des contributions nationales, un registre public des engagements, des mécanismes de transparence renforcés et un exercice de bilan mondial. Cette architecture, aujourd’hui pleinement opérationnelle, a rapproché la science de la décision et instauré une culture de redevabilité qui manquait jusque-là. Le système multilatéral a maintenu un rythme soutenu de réunions, de rapports et d’outils techniques permettant de mesurer plus finement l’action climatique des États.
La décennie 2015–2025 a également été marquée par une baisse spectaculaire des coûts des énergies renouvelables, une électrification accélérée des transports et des progrès significatifs en efficacité énergétique. Stimulées par les politiques publiques et les investissements privés, ces avancées montrent que la décarbonation de vastes pans de l’économie est possible lorsque la volonté politique s’aligne avec l’innovation. Les engagements de neutralité carbone pris par des États et des entreprises ont modifié le comportement de nombreux acteurs financiers, malgré une crédibilité encore variable. En parallèle, l’adaptation au changement climatique et les pertes et dommages ont progressivement pris une place centrale dans les négociations internationales. La création de nouveaux mécanismes de financement et le rapprochement entre sphères humanitaire et climatique témoignent d’une évolution profonde : il ne s’agit plus seulement de réduire les émissions, mais aussi de gérer des impacts désormais inévitables pour des millions de personnes.
Pourtant, malgré ces avancées, les alertes scientifiques restent extrêmement préoccupantes. Les engagements nationaux actuels ne permettent toujours pas de maintenir la trajectoire compatible avec l’objectif de 1,5 °C. Le dernier Emissions Gap Report du PNUE indique que, même en tenant toutes les promesses, le monde se dirige vers un réchauffement bien supérieur. Les réductions restent trop faibles, trop lentes et trop tardives. Si la diplomatie climatique a produit des engagements, leur mise en œuvre concrète tarde à suivre. S’y ajoute un déficit persistant de financements : les pays développés n’ont pas honoré à la hauteur leurs promesses et les flux existants manquent de transparence et de cohérence. Cette fragilité pèse particulièrement sur l’adaptation, un domaine vital mais peu attractif pour les capitaux privés.
La mise en œuvre des engagements demeure en outre profondément inégale. De nombreux pays soumettent des contributions nationales peu détaillées, sous-financées ou mal calibrées par rapport aux secteurs les plus émetteurs. Le manque de feuilles de route claires et de coordination interne réduit l’impact réel des NDC. Le fossé entre pays riches et pays vulnérables reste palpable, tandis que la confiance se construit lentement et se fragilise au gré des promesses non tenues. Par ailleurs, les stratégies internationales se sont longtemps concentrées sur la production — industries, énergie, infrastructures — au détriment des modèles de consommation, de l’usage des terres et des chaînes d’approvisionnement mondiales. Or ces dynamiques contribuent fortement aux émissions. La transition nécessite désormais une transformation structurelle profonde, à la fois sociale et économique.
Cas d’étude : la Tunisie
La Tunisie illustre ces dynamiques globales. Le pays a actualisé en 2025 sa Contribution Déterminée au niveau National, une mise à jour officiellement publiée sur le registre de la CCNUCC et qui traduit une ambition renforcée. Les objectifs de réduction des émissions à l’horizon 2030 y sont relevés, accompagnés d’une volonté d’accroître la résilience face aux impacts climatiques. Les secteurs clés — gestion de l’eau, agriculture, zones côtières — font l’objet d’un effort particulier. La Tunisie met également l’accent sur l’efficacité énergétique, les énergies renouvelables, l’amélioration de la gestion des déchets, ainsi que sur la planification territoriale et la sensibilisation du public.
Mais, comme de nombreux pays du Sud, la Tunisie reste confrontée à des contraintes structurelles fortes. La réalisation de ses objectifs dépend largement de l’accès à des financements concessionnels et à des mécanismes capables de réduire les risques pour attirer les investissements privés. Les capacités techniques doivent être renforcées, notamment pour produire des inventaires d’émissions robustes, structurer des banques de projets et stabiliser les cadres réglementaires. La mise en œuvre gagnerait aussi à intégrer davantage les collectivités locales, la société civile et les femmes, dont la participation est essentielle pour assurer efficacité et équité.
Verdict : FAUX, mais…
L’affirmation selon laquelle « rien n’a changé depuis 2015 » est FAUSSE.
- Le cadre juridique et institutionnel international a été profondément transformé.
- Les coûts des renouvelables ont chuté, l’électrification s’est accélérée et l’adaptation est devenue un pilier central des négociations.
- Les engagements, les outils de transparence et le suivi scientifique se sont renforcés.
Mais les progrès restent insuffisants pour atteindre les objectifs de l’Accord de Paris.
Les politiques nationales, les financements et la mise en œuvre ne suivent pas encore la cadence que la science exige. Les transformations enclenchées sont réelles, mais incomplètes.
La prochaine décennie sera déterminante pour savoir si ces outils peuvent produire les résultats espérés.
R.A.












