Il y a des spectacles qui, même dans un pays habitué à l’absurde politique, finissent par susciter une colère froide et intense. C’est cette colère-là qu’impose aujourd’hui un phénomène hideux, devenu presque un décor banal de la scène tunisienne : la horde numérique qui s’abat contre les prisonniers d’opinion et sur quiconque ose encore parler, écrire, critiquer, ou simplement exister hors de la ligne du régime.
Ils arrivent en bande, comme un essaim compact de mouches bourdonnantes, copies carbone les unes des autres, déversant insultes, diffamations, accusations toutes faites, servies froides, bêtes, malveillantes. Un troupeau sans esprit propre, sans empathie, mais gonflé d’une férocité abominable, celle qu’offrent les régimes quand ils transforment la haine en devoir civique.
Des trolls formatés, automatisés presque, qui se réjouissent publiquement de l’incarcération d’un adversaire politique, d’une journaliste trop libre, d’un avocat trop insistant, d’un citoyen trop malchanceux. La détresse d’autrui devient une réjouissance. La souffrance d’un détenu, un petit plaisir. Un père qui pleure son fils enfermé devient l’occasion d’un fou rire collectif.
La Tunisie mérite-t-elle mieux que ces « soldats » du clavier ? C’est à se le demander. Le pouvoir n’a plus besoin de convaincre, puisqu’il lui suffit de laisser ces meutes faire le sale boulot. Et il y a fort à parier que ce sont encore ces profils-là qui serviront de chair à canon aux pouvoirs futurs, tant que cette mentalité « enfarinée » restera prégnante dans la société.
La joie mauvaise comme engagement politique
Le cas d’Ahmed Souab devrait suffire à mesurer le degré de bassesse atteint. Un ancien juge, avocat, défenseur acharné des libertés — y compris de celles de ceux qui l’insultent aujourd’hui — condamné à cinq ans de prison pour une métaphore. Une simple métaphore.
À l’annonce du verdict, les mêmes mouches se sont ruées, en rangs serrés, pour répandre emojis rieurs et commentaires dégoulinants de « chmeta ». L’homme risquerait mille fois encore la prison pour défendre leurs droits à eux, mais leur réaction fut celle d’une horde de sadiques du clavier, comme si la souffrance d’un adversaire politique était un spectacle.
Cette semaine encore, elles ont trouvé un nouveau terrain de jeu. Sonia Dahmani, avocate et chroniqueuse, jugée pour avoir dénoncé les conditions infernales des prisons. Amaigrie, épuisée, murmurant à l’audience : « Je veux rentrer chez moi. »
Les meutes ? Elles ont déboulé, la langue pendante, la « chmeta » prête à couler : « Plus ! Sanctionnez-la ! Qu’elle paie ! ».
Et, presque mécaniquement, leur cruauté redouble quand la cible est une femme. Même dans la haine, ils restent archaïques — un masculinisme crasseux comme seule boussole.
La politicienne Abir Moussi, risquant théoriquement la peine de mort, n’a pas suscité le moindre trouble moral chez eux. Au contraire : un flot de « bien fait », de « qu’elle meure », accompagné d’émoticônes souriants, plus indécents encore que leurs mots.
L’humanité, ils l’ont oubliée au vestiaire
Dans l’affaire dite du complot contre la sûreté de l’État, plusieurs prisonniers politiques ont entamé une grève de la faim. Jaouhar Ben Mbarek est dans un état préoccupant, confirment ses proches, ses avocats, la Ligue des droits de l’Homme.
La horde, elle, hurle à la « comédie », traite les avocats de menteurs et applaudit quand l’administration pénitentiaire nie.
Quant à Ezzeddine Hazgui, vieux militant qui s’est battu pendant des décennies pour un pays où même ses détracteurs auraient des droits, ils l’insultent, se moquent de ses larmes, et se bousculent pour le dénigrer. Des moins-que-rien qui n’arriveront jamais à la poussière de sa semelle.
Et quand un citoyen lambda, sans engagement politique, apparaît dans une affaire de torture : même scénario. Le pouvoir nie, ils répètent. Le pouvoir accuse, ils répètent. Le pouvoir écrase, ils répètent.
Ils espèrent même — avec la délicatesse d’une enclume — que tous ceux qui critiquent encore ce qui se passe soient jetés en prison. C’est devenu leur horizon politique : voir souffrir, applaudir, recommencer.
Une pyramide de médiocrité
Et pourtant, comme dans toute « secte », il existe chez eux une hiérarchie.
À la base : les plus nombreux, les plus agressifs, les plus ignares.
Au sommet : les pseudo-modérés, les prétendus rationnels, dont les argumentaires tiennent en trois slogans : « S’ils n’ont rien fait, ils sortiront », « Celui qui a fauté doit payer », « La loi est au-dessus de tous ».
Le vide intellectuel, emballé dans un vernis de respectabilité.
À ce stade, il faut dire les choses comme elles sont. Ils vivent parmi nous, portent la même nationalité, partagent le même espace-temps. Ils se réjouissent de voir des innocents croupir en prison et souhaitent que tous ceux qui continuent encore à en parler soient eux aussi jetés derrière les barreaux.
Ce ne sont pas seulement des gens qui se délectent basiquement de la souffrance. Ce sont des sadiques qui veulent briser ceux qui refusent l’injustice.
Cet état d’esprit, en vérité, n’augure rien de bon. Une société qui a perdu le sens des valeurs, où des individus épars trouvent soudain une cohésion dans la hargne et la haine, ne peut que s’engager sur une pente dangereuse.
Comment espérer cohabiter demain avec des gens qui considèrent la souffrance d’autrui comme une réjouissance ? Comment bâtir, même minimalement, une société saine, équilibrée, respirable, quand une partie de ses membres s’acharne à transformer la prison en horizon pour tous les autres ?
Les perspectives, il faut le dire sans fard, ne sont pas bonnes. Un pays où la haine se normalise finit toujours par se fissurer de l’intérieur — et ces fissures-là ne se rebouchent jamais seules.
Une haine devenue politique d’État
Au fond, il faut reconnaître au régime une réussite incontestable. Il a bel et bien réussi à transformer la rancœur sociale en carburant politique. La logique du système repose là-dessus : faire d’une population fragilisée un instrument docile, en réorientant ses frustrations vers des cibles désignées.
Voilà l’exploit : échouer à construire quelque chose de concret, ne briller dans aucun domaine, mais réussir à convertir la haine, la colère et la jalousie en ciment social, en arme politique. Une société entraînée à douter de ceux qui réussissent, à mépriser les différents. Un pays où l’on acclame l’injustice, où l’on célèbre l’enfermement comme une victoire, où la liberté devient une insolence.
C’est ainsi que l’on atteint le stade où le pouvoir n’a plus besoin de leviers sophistiqués : il lui suffit de laisser les gens s’entre-dévorer à sa place. La horde se charge du plus gros du travail.
Et le feu finira par consumer tout le monde
Ceux qui insultent, qui ricanent, qui s’agitent comme des insectes autour de la souffrance d’autrui, pensent servir le régime. Mais les régimes autoritaires ne récompensent jamais leurs courtisans. Ils les utilisent, puis les jettent.
Ils ne savent pas — parce qu’ils sont, littéralement, bêtes comme leurs pieds — qu’ils seront eux-mêmes consumés par le même feu qu’ils attisent.
C’est mécanique. Historique. Inévitable.
Malgré tout, il reste des voix qui refusent de se taire — et qui refusent de se réjouir du malheur d’autrui. Mais comment ne pas flancher ? Comment ne pas se décourager face à la laideur ambiante ?











Commentaire
Fares
Merci pour cet article. Malheureusement l’empathie est devenue une denrée rare sur la place publique. Il ne faut pas s’étonner de cette apathie quand le pilote se nourrit de vengeance et d’asperges. La responsabilité revient aux forces sécuritaires et particulièrement l’armée.