Par Mohamed Salah Ben Ammar
Il est des pays qui trébuchent sur leur histoire, et d’autres qui trébuchent sur eux-mêmes.
Notre pays, lui, semble s’accommoder des deux : un passé révolutionnaire trop lourd à porter et un présent autoritaire trop fragile pour tenir debout.
Le résultat est un étrange édifice politique, une autocratie sans moyens, sans vision, sans cohérence, mais qui persiste à se rêver solide alors qu’elle repose sur du sable.
Depuis 2011, notre pays a connu toutes les variations possibles du mot “liberté” : l’espoir, l’apprentissage, la peur, puis l’amnésie. L’élan démocratique du post-révolution a progressivement laissé place à une verticalité du pouvoir qui prétend simplifier la complexité nationale en la concentrant entre les mains d’une seule figure, certitude inébranlable qu’en réduisant les voix, on entendra plus clairement la vérité.
C’est pourtant dans ce décor de certitudes martelées qu’est survenue une divine surprise, un événement salutaire comme les Tunisiens savent offrir à l’Histoire : la parole s’est remise à circuler. Non dans la rue, ni dans des tribunes clandestines, mais au cœur même de l’institution que beaucoup croyaient définitivement domestiquée — l’Assemblée des Représentants du Peuple (ARP).
Une parole qui déjoue les scénarios écrits d’avance
Lors de l’examen du budget 2026, plusieurs représentants du peuple — ces survivants politiques qu’on imaginait rangés à la discipline silencieuse — ont rappelé que la fonction législative n’était pas morte et ce malgré toutes les manœuvres pour la soumettre.
Leur ton n’était ni héroïque ni révolutionnaire ; il était pire : factuel et toujours empreint de tristesse et de désillusions.
Ils ont décrit, méthodiquement, ce que tout Tunisien sait mais n’osait pas dire publiquement :
• Des prisonniers d’opinion derrière les barreaux pour avoir exercé un droit devenu subversif : penser ;
• Un appareil d’État corrodé par la corruption, où les circuits de décision semblent s’oxygéner à travers les passe-droits ;
• Une Cour constitutionnelle inexistante, fantôme institutionnel dont on parle depuis dix ans comme d’un chantier jamais commencé ;
• Une justice mise au pas, où certaines affaires avancent avec la vitesse de la lumière et d’autres meurent d’immobilité, où les mutations et les intimidations envers les magistrats sont devenues la norme.
• Une incompétence assumée au sommet de l’État, où la gestion publique ressemble de plus en plus à un exercice improvisé ;
• Un projet de budget incohérent, parfois hors sol, parfois hors logique, toujours hors réalité ;
• Un chômage intolérable, notamment chez les jeunes diplômés ;
• Une presse sous contrainte, sommée de commenter sans analyser et d’informer sans enquêter ;
• Un décret 54 qui transforme la critique en délit et l’opinion en menace ;
• Une dette publique qui a presque doublé en cinq ans, symptôme d’un pays qui emprunte pour repousser l’inévitable ;
• Une politique étrangère totalement discréditée et en perte de vitesse ;
• Un non-respect assumé de la Constitution, devenue un texte sacrificiel qu’on invoque quand il arrange et qu’on balaie quand il gêne.
Cette liste est loin d’être exhaustive et il faudrait bien des pages pour faire liste des griefs, le fait est qu’ils sont tous connus et partagés par tous ceux qui suivent la vie politique en Tunisie. En effet, ces représentants du peuple n’ont pas révélé des secrets. Ils ont simplement refusé de participer à la grande liturgie du déni.
Et c’est précisément cela qui les rend subversifs : ils ont brisé la règle tacite selon laquelle il serait inconvenant de dire la vérité dans l’enceinte où elle devrait être obligatoire.
Une société qui entend, parce qu’elle savait déjà
La véritable surprise n’est pas que l’on ait osé parler. C’est que la société ne s’étonne pas de ce que ses représentants ont dit.
De fait les Tunisiens n’ont pas été surpris par ces discours. Voilà des mois qu’ils constatent l’effondrement économique, l’explosion des prix, la disparition progressive de leur pouvoir d’achat, la paupérisation de la classe moyenne, le chômage ou la fuite massive de leurs jeunes.
Ils le voient, chaque jour, dans les étals des marchés, dans les files d’attente des administrations, et jusque dans le silence résigné de leurs conversations.
La société tunisienne n’est pas crédule ; elle est épuisée mais recèle en elle une force inouïe. Elle n’est pas soumise ; elle est prudemment lucide.
Et c’est peut-être cela qui inquiète le pouvoir : un peuple qui a cessé de croire au récit officiel sans pour autant se mobiliser contre lui.
L’apathie n’est pas toujours une forme de soumission. Elle peut être un calcul, une accumulation de méfiance, un silence lourd qui attend son heure.
Un pouvoir fort en symboles, faible en tout le reste
Le régime actuel a la particularité rare d’être autoritaire sans être solide. Il est bâti sur rien.
Il a les attributs de l’autocratie — la verticalité, la personnalisation, la répression — mais aucun de ses fondements structurels.
• Pas de rente pétrolière.
• Pas d’armée politisée.
• Pas de levier financier.
• Rien, sinon l’illusion qu’une société disciplinée par la peur acceptera indéfiniment la pénurie, l’arbitraire, l’improvisation et l’incertitude.
Cette contradiction n’est pas théorique. Elle est existentielle.
Une autocratie peut durer si elle nourrit son peuple ou si elle le tient fermement.
La nôtre ne fait ni l’un ni l’autre.
Elle réprime sans contrôler, elle décide sans gouverner, elle promet sans délivrer.
D’où cette fragilité fondamentale que beaucoup refusent de voir : le pouvoir ne tombera pas par la force de ses adversaires — il tombera par la faiblesse de son propre modèle.
La vérité finit toujours par se frayer un chemin
Les représentants du peuple qui ont pris la parole lors des débats budgétaires viennent de régions différentes, de courants politiques différents mais ils ont peut-être, sans le savoir, réintroduit une respiration civique dans un espace saturé d’unanimisme obligatoire.
Ils n’ont pas renversé le rapport de force. Ils ont fait pire : ils ont dit tout haut ce que le pays pense tout bas. Et dans un système fondé sur la peur, la vérité est une bombe.
Pas une bombe qui explose dans l’instant, mais une bombe qui fissure, qui travaille les fondations, qui prépare le basculement.
Car la légendaire résilience du Tunisien a en elle une force terrible, celle de faire croire qu’elle accepte l’injustice jusqu’au moment où elle se rebelle.
Notre société civile, même lassée, reste instruite, structurée, critique. Elle a des racines historiques profondes.
Et l’État qui ne parvient plus à nourrir, à convaincre ou à protéger son peuple ne peut s’appuyer que sur la coercition — un outil efficace à court terme, suicidaire à long terme.
La Tunisie ne tombera jamais — elle se transformera
L’avenir de notre pays n’est jamais écrit.
Une chose est certaine : les contradictions internes du régime sont déjà devenues le moteur de son propre affaiblissement.
• La machine s’essouffle.
• Les fausses promesses démasquées.
• La population s’impatiente.
• La parole se réveille.
Et la réalité économique finit toujours par rattraper la fiction politique.
Il viendra un moment où l’on regardera cette période non comme une fatalité, mais comme une transition :
• le passage maladroit d’un pouvoir hypertrophié à la redécouverte de l’équilibre,
• d’une société silencieuse à une société lucide,
• d’un État qui punissait à un État qui devra, tôt ou tard, redevenir responsable.
La Tunisie ne se punit pas d’avoir rêvé la liberté.
Elle traverse simplement le contrecoup d’un rêve trop grand pour la petitesse de ceux qui en ont eu peur.
Et peut-être qu’en assumant enfin la vérité, elle cessera de payer le prix d’avoir un jour osé transgresser les normes.
* Pr Mohamed Salah Ben Ammar MD – MBA











2 commentaires
Vladimir Guez
Vous êtes d’une incroyable indulgence pour cette société qui ne serait coupable que d’apathie.
Lorsqu’on laisse ce pouvoir, instrumentaliser la justice pour commetre de tels crimes et ceci au nom du peuple, on n’est pas apatique , on est complice.
Ce qu’ils nomment guerre de libération nationale n’est nulle autre qu’une guerre civile d’une frange de la population contre une autre, devant une majorité silencieuse qui le sait et qui consent. Et plus ce pouvoir echoue, plus il sera véhément et féroce parce que sa seule issue sera (est déjà) la fuite en avant.
Je suis persuadé que cette société restera complice très longtemps. Le vent ne tournera que quand les petites mains de l’appareil répressif se sentiront coupables et responsables de leurs actes.
Hannibal
Vous êtes indulgents avec les petites mains de l’appareil répressif.
On va les mettre au trou. Les nouvelles prisons que Jaffel veut construire seront pour elles. Simple retour du boomerang.