Pour la première fois depuis 1973, le pouvoir autocratique de Kaïs Saïed impose des augmentations salariales sans la moindre négociation avec l’UGTT et l’Utica. En violant l’article 134 du Code du travail, l’État rompt brutalement avec un pilier historique du modèle social tunisien. La colère monte : Sfax se met en grève générale dès demain, et d’autres régions pourraient suivre.
Il y a des décisions qui marquent des tournants. Et puis il y a celles qui assument clairement l’arbitraire. Le projet de loi de finances 2026 appartient à cette seconde catégorie. Pour la première fois depuis 1973, date à laquelle la Tunisie a consacré dans la loi la négociation collective comme base de fixation des salaires, le pouvoir décide d’augmenter les salaires sans négociations sociales, par un simple décret gouvernemental.
Jusqu’ici, chaque cycle d’augmentations associait, bon gré mal gré, l’UGTT, l’Utica et l’État autour d’une table. On s’y disputait les chiffres, on y confrontait les revendications salariales, les réalités des entreprises, l’inflation officielle et l’inflation réelle. Cette année, le président Kaïs Saïed a choisi de faire autrement et, en bon autocrate, de se passer de tout cela.
Des augmentations décidées en coulisses
Sur Jawhara FM, l’économiste Bassem Ennaifer a expliqué, mercredi dernier, que les augmentations des salaires du secteur public, du secteur privé et des pensions seront déterminées ultérieurement par décret gouvernemental et non via les négociations comme d’habitude, selon le projet de loi de finances 2026.
Selon lui, le gouvernement a inscrit dans le projet de loi un mécanisme qui contourne complètement le cadre habituel des négociations sociales : les taux d’augmentation, leurs modalités et leur calendrier seront fixés de manière administrative, sans passer par la concertation tripartite qui structure depuis un demi-siècle les relations sociales en Tunisie.
L’économiste souligne par ailleurs que ces augmentations seront justifiées par la volonté de « compenser l’inflation », aujourd’hui officiellement fixée à 4,9 %. Mais il précise que cette inflation officielle ne reflète absolument pas la réalité vécue par les ménages, en particulier pour les produits alimentaires dont les hausses sont très largement à deux chiffres. Jusqu’ici, ces écarts entre chiffres officiels et vie réelle étaient au cœur des discussions sociales : l’UGTT arrivait avec ses calculs, l’Utica avec les contraintes des entreprises. Quand la décision devient unilatérale, plus personne ne corrige rien, et ceux qui payent la facture sont les salariés et les retraités.
Plus grave encore, ces augmentations pourraient être inférieures au taux d’inflation officiel, déjà très en deçà de la réalité.
Le ministre des Affaires sociales, Issam Lahmar, a même précisé, lors d’une séance conjointe entre commissions parlementaires et Conseil des régions et des districts, que les augmentations prévues seraient étalées sur trois années (2026, 2027 et 2028), avec alignement automatique des pensions. Autrement dit : non seulement l’État décide seul, mais il verrouille le dispositif pour trois ans.
Un enfant de l’UGTT au service de l’autocrate
Le détail n’en est pas un : Issam Lahmar est un pur produit de l’UGTT. Il a grandi politiquement et syndicalement dans cette maison qui a façonné, pendant des décennies, le dialogue social tunisien. Le voir aujourd’hui défendre, au nom du gouvernement, un mécanisme qui efface les partenaires sociaux de l’équation a tout d’une trahison symbolique.
En acceptant de porter ce dispositif, M. Lahmar se retourne contre sa propre famille syndicale et valide l’idée que les augmentations puissent être décidées sans débat, sans confrontation d’arguments, sans prise en compte des revendications globales (conditions de travail, précarité, droits collectifs, annexes conventionnelles, etc.). Le dialogue social, lui, ne se résume pas à un pourcentage jeté dans un décret.
La loi piétinée : l’article 134 en ligne de mire
Sur le plan juridique, le pouvoir ne peut même pas se retrancher derrière un prétendu vide légal. Au contraire, la loi est limpide. L’article 134 du Code du travail stipule que la rémunération des travailleurs de toutes catégories est déterminée soit par accord direct entre les parties, soit par voie de convention collective, dans le respect du salaire minimum fixé par décret. L’État ne peut fixer par décret que les salaires des secteurs non régis par des conventions collectives, et encore, après consultation des organisations syndicales représentatives des employeurs et des travailleurs.
L’expert en droit du travail Abdessalem Nsiri, cité par le journal Echaab, l’organe officiel de l’UGTT, est catégorique : « Il est juridiquement impossible de relever les salaires du secteur privé en dehors de la négociation collective. L’article 134 est clair et impératif depuis 1973. »
En d’autres termes, la démarche actuelle du gouvernement n’est pas une simple “lecture différente” du droit. C’est un passage en force en violation frontale du Code du travail. L’autocratie ne se contente plus de s’affranchir des usages ; elle s’affranchit ouvertement de la loi.
Sfax ouvre le bal de la contestation
Face à ce déni du dialogue social, la réaction la plus nette est venue du terrain. À Sfax, l’Union régionale de l’UGTT a annoncé une grève générale du secteur privé pour demain, mardi 18 novembre. Le mot d’ordre est clair : défendre le droit à la négociation, refuser les décisions administratives unilatérales, et exiger le respect des conventions collectives et des annexes bloquées depuis des années.
Les structures syndicales locales dénoncent une politique qui « détruit méthodiquement le dialogue social », méprise les travailleurs et remet en cause les acquis obtenus après des décennies de luttes. Sfax ne sera probablement qu’un début. D’autres villes et d’autres secteurs pourraient emboîter le pas dans les jours et semaines à venir, surtout après la promulgation de la loi de finances.
Un patronat silencieux, à genoux
Et l’Utica dans tout cela ? Rien. Ni communiqué, ni prise de position, ni rappel au cadre légal. Elle se tait. « Le capital est lâche », a dit en 2012 l’ancien chef du gouvernement Hamadi Jebali.
L’organisation patronale laisse l’État fixer seule les augmentations du privé, sans défendre les mécanismes de négociation qui, pendant des décennies, ont encadré la relation entre employeurs et salariés.
Ce mutisme interroge. Alors que le gouvernement empiète clairement sur les prérogatives du patronat, aucune réaction publique ne vient rappeler que la fixation des salaires dans le privé repose sur la négociation collective et non sur les décrets administratifs. Une absence de position qui, de fait, facilite le passage en force du pouvoir.
Un pouvoir qui assume son autocratie sociale
La Tunisie a connu des crises, des bras de fer, des ruptures temporaires du dialogue social. Mais jamais, depuis la mise en place du cadre de 1973, un président n’avait assumé de gommer les partenaires sociaux du processus de fixation des salaires. C’est pourtant ce que fait aujourd’hui le pouvoir : il transforme un droit collectif en simple variable technocratique inscrite au détour d’un décret.
En contournant la loi, en effaçant des décennies d’usages et de pratiques, et en réduisant les partenaires sociaux à des figurants, le pouvoir franchit un nouveau cap dans sa dérive. L’autocrate ne supporte pas la négociation. Il préfère l’ordonnance.
La suite se jouera dans la rue, dans les entreprises et dans les régions. Puisque le pouvoir refuse d’entendre autour de la table, c’est le terrain social qui lui répondra. Et cette fois, ce n’est pas seulement une question de pourcentage d’augmentation : c’est la question de savoir qui décide du sort des travailleurs tunisiens. Le droit, les partenaires sociaux… ou un seul homme.
Maya Bouallégui











4 commentaires
Raouf M
Augmenter les salaires est une urgence en Tunisie, ces derniers sont dérisoires comparés à des pays voisins et ridicules, comparés à l’Europe, il suffit de voir le flux de cadres qui fuient le pays pour des revenus quatre à cinq fois supérieurs……. des négociations qui aboutissent toujours à écraser les salaires et à enfoncer les salariés dans la précarité pour prétendre avoir des entreprises compétitives et engraisser les plus riches n’est pas équitable non plus. Les décisions irréfléchies de KS sont ce qu’elles sont, ça ne surprend plus personne, mais c’est tout le système qu’il faut revoir pour garantir un minimum de dignité à ceux qui galèrent et qui n’arrivent plus à joindre les deux bouts ….
Larry
» Vive la DICTATURE « ….
(ça commence toujours comme ça)
On va bientôt entendre crier » Dégage «
jamel.tazarki
@Monsieur Kais Saied, l’idée d’une «économie de survie provisoire» telle que celle de votre actuel gouvernement n’est pas une solution à long terme, si elle n’est pas accompagnée de l’idée que de telles mesures, bien qu’essentielles pour nourrir les Tunisiens, doivent être complétées par des changements structurels profonds pour un développement durable. Les solutions à long terme nécessitent en effet des politiques qui s’attaquent aux causes profondes de la décadence socio-économique de la Tunisie, tout en favorisant une croissance inclusive et une meilleure gestion des ressources. Or, votre gouvernement actuel n’a aucune vision pour faire sortir la Tunisie de l’impasse socio-économique. De plus, les emprisonnements abusifs et non justifiés font fuir les investisseurs étrangers et les personnes qui pourraient innover.
J’ai moi-même soutenu au début de votre prise de pouvoir l’idée d’une «économie de survie provisoire» pour nourrir le peuple tunisien. Cependant, la situation socio-économique du pays s’est aggravée depuis votre arrivée au pouvoir, sans qu’aucune issue ne se profile à l’horizon. Il est désormais impossible de rester passif face à cette situation sans perspective d’amélioration.
Pour sortir d’une crise socio-économique, il faut une vision claire intégrant un diagnostic précis de la situation, une stratégie de relance coordonnée et une transformation structurelle de l’économie. Cette vision doit permettre de gérer l’urgence, d’éviter les erreurs du passé et d’anticiper l’avenir en tenant compte des nouveaux enjeux, tels que la transition écologique et sociale.
Voici les éléments clés d’une vision de sortie de crise :
– Il faut d’abord analyser précisément la crise socio-économique de la Tunisie, ses impacts spécifiques sur l’économie (trésorerie, emploi, chaînes d’approvisionnement), puis mettre en place des indicateurs de suivi rapproché.
– Mettre en place des politiques de relance coordonnées ; Des actions doivent être menées simultanément pour stabiliser l’économie, stimuler la demande et garantir la disponibilité des financements nécessaires (dette privée, levée de fonds, etc.).
– Adaptation structurelle : une vision à long terme implique de réformer les structures de l’économie pour la rendre plus résiliente. Cela peut impliquer une reconfiguration intégrant des objectifs sociaux et environnementaux, ainsi qu’une coopération internationale ou européenne renforcée.
– Il est crucial de tirer les leçons des difficultés rencontrées pour éviter de répéter les erreurs du passé et se préparer aux chocs futurs.
– Financement : il est indispensable d’identifier des sources de financement, qu’il s’agisse de la dette privée, du capital ou de plans de relance budgétaire coordonnés et adaptés à chaque situation.
Dr. Jamel Tazarki, Mathématicien
C’est dans l’intensité, la régularité et le renouvellement du débat socio-politique et économique que se forge le gouvernement du peuple. La bonne santé de notre future démocratie tunisienne se mesure à la force de ses contre-pouvoirs. Voilà pourquoi l’indépendance des médias, de la justice, l’activité syndicale et la qualité du débat parlementaire concernent tous les Tunisiens.
Zico
KS s’en fiche des règles. Il fait ce qu’il veut. Le type a écrit une constitution tout seul dans sa chambre à coucher et vous vous étonnez de le voir imposer des augmentations salariales.
Il n’y a rien qui étonne avec ce type. A chaque fois qu’on le voit on sait pas si l’on doit rire ou pleurer