Par Sadok Rouai*
Dans un article précédent[1], nous avions alerté sur un danger croissant : la Tunisie s’engage sur une voie périlleuse — celle d’un financement monétaire devenu structurel et massif. Cette politique entretient l’illusion d’une stabilité financière retrouvée, alors qu’elle fragilise les fondations mêmes de l’économie tunisienne, patiemment construites au fil des décennies. Le résultat est clair : la Banque Centrale de Tunisie (BCT) est désormais perçue comme le symbole d’un modèle de gestion fondé sur la facilité à court terme, au détriment de la rigueur et de la discipline financière.
C’est dans ce contexte que les parlementaires sont en train d’examiner la demande du gouvernement visant à autoriser de nouveau la BCT à financer l’intégralité du déficit budgétaire pour l’année 2026, soit un montant de 11 milliards de dinars. Cette opération porterait le total des facilités accordées au Trésor, à long terme et sans intérêt, à 25 milliards de dinars.
Au fil des années, le recours au financement monétaire s’est banalisé au point de devenir une pratique routinière. Non seulement cette dérive ne suscite plus d’inquiétude, mais certains vont jusqu’à préconiser d’en étendre l’usage, en incitant la BCT à financer directement les investissements publics ou à reprendre les dettes des entreprises publiques. Ces idées paraissent d’autant plus séduisantes qu’en apparence, les facilités déjà accordées par la Banque centrale n’ont pas encore provoqué de conséquences majeures visibles en Tunisie. Pourtant, l’expérience d’autres pays comme le Venezuela, le Zimbabwe, la Turquie, l’Argentine, ou le Pakistan devrait servir d’avertissement sur les dangers d’une telle dérive. (Pour plus de détails voir annexe : Le Piège de la Planche à Billets – Les Dérives Observées à Travers le Monde – Annexe).
Venezuela (2013-2024)
Le Venezuela illustre les dangers du financement monétaire incontrôlé. Après la chute des prix du pétrole, le gouvernement a financé massivement ses déficits par création monétaire, affaiblissant l’indépendance de la Banque centrale. L’hyperinflation a explosé à partir de 2016, atteignant 63.000 % en 2018, provoquant une perte totale de confiance dans le bolívar et une dollarisation informelle de l’économie. Malgré une stabilisation partielle récente, le pays demeure confronté à une inflation structurelle, une forte instabilité monétaire et une crise sociale persistante, aggravée par les sanctions internationales et la faible crédibilité de sa monnaie, comme en témoigne la continuation de l’hyperinflation, avec un taux moyen d’environ 225 % en 2026.
Zimbabwe (2000-2009)
Le Zimbabwe représente un cas extrême où le financement monétaire a conduit à une hyperinflation historique. Pour combler des déficits budgétaires dus à des dépenses militaires et à la réforme agraire, la banque centrale a émis de la monnaie sans limite, entraînant une explosion des prix — doublant parfois chaque jour en 2008. L’effondrement du dollar zimbabwéen a forcé le pays à adopter la dollarisation en 2009. La stabilisation a exigé une décennie de réformes et la fin des opérations quasi-fiscales, mais la persistance des déséquilibres budgétaires maintient le risque d’un retour au financement monétaire.
Turquie (1950-2025)
La Turquie illustre les effets destructeurs du financement monétaire et de l’ingérence politique. Entre 1950 et 1990, la Banque centrale finançait directement le Trésor, ce qui conduisit à la crise financière de 1994 et à une hyperinflation sévère. Les réformes de 2001 instaurèrent son indépendance et interdirent tout financement direct. Cependant, à partir de 2018, le président Erdoğan a exercé une pression continue pour maintenir des taux bas, provoquant une dépréciation massive de la livre turque et une inflation de 85 % en 2022. Après 2023, un virage orthodoxe a été amorcé, avec une forte hausse des taux directeurs jusqu’à 50 %, puis des ajustements en 2025 pour maîtriser les pressions inflationnistes.
Argentine (2005-2025)
L’Argentine montre les effets d’un financement monétaire prolongé mais récemment corrigé. Depuis 2006, la Banque centrale a soutenu le Trésor par l’usage de réserves internationales et de titres non transférables. Pendant la pandémie, elle a financé jusqu’à 7,4 % du PIB. Entre 2022 et 2023, la création monétaire excessive a affaibli sa crédibilité et creusé son déficit quasi-fiscal. L’élection de Javier Milei en 2023 a marqué un tournant : fin du financement monétaire, réduction du déficit et transparence accrue du bilan. Malgré des progrès notables, l’économie reste fragile, avec une inflation élevée et de fortes tensions sociales.
Pakistan (2019-2022)
Le Pakistan offre un exemple positif de sortie du financement monétaire. La State Bank of Pakistan finançait auparavant directement le déficit, ce qui comprimait le crédit au secteur privé et alimentait l’inflation. En 2022, des réformes soutenues par le FMI ont interdit cette pratique et renforcé l’autonomie de la Banque centrale. L’arrêt du financement monétaire a permis d’améliorer la stabilité macroéconomique, d’accroître la crédibilité de la politique monétaire et de consolider la gouvernance financière du pays.
Leçons et implications politiques
Les expériences montrent que le financement direct par la banque centrale ne peut être toléré qu’à titre exceptionnel, de courte durée et strictement encadré. Lorsqu’il se répète ou prend de l’ampleur, il mine la politique monétaire, alimente les anticipations inflationnistes et affaiblit à la fois la monnaie et la crédibilité des institutions. Les expériences démontrent aussi qu’une fois ce financement direct normalisé, son renversement exige des efforts budgétaires considérables et des réformes institutionnelles profondes, sans garantie de succès immédiat.
Nos parlementaires seraient avisés de s’informer des expériences vécues par d’autres pays : repousser une fois de plus les réformes structurelles indispensables et s’en tenir à des solutions faciles, tout en comptant sur les facilités de la Banque centrale, relève d’un manque de courage politique manifeste. Une telle attitude ne fait qu’aggraver les déséquilibres sous-jacents et semer les graines d’une crise financière latente, à l’image des pays ayant multiplié les épisodes de financement monétaire.
Il convient de note que tous les pays cités plus haut ayant pratiqué le financement direct du Trésor par leur banque centrale ont été, à l’exception du Venezuela, contraints de recourir à un programme avec le FMI, prévoyant notamment la suppression de cette pratique et l’établissement d’un calendrier de remboursement des facilités déjà accordées.
*Ancien haut cadre de la BCT et ancien conseiller auprès du conseil d’administration du FMI
[1] La Banque de la Kasbah : quand la Banque centrale finance la dérive budgétaire











5 commentaires
Rationnel
L’article confond financement monétaire direct et assouplissement quantitatif (QE), deux mécanismes radicalement différents : le premier alimente l’hyperinflation parce qu’il finance les déficits en créant de la monnaie permanente, alors que le QE, comme pratiqué au Japon, aux États-Unis ou dans l’UE, reste réversible, ciblé sur les marchés financiers et ne crée pas d’inflation tant que la demande est faible et que les banques ne prêtent pas. Il ignore aussi des décennies d’expérience montrant que l’inflation dépend surtout de la crédibilité des banques centrales, des anticipations et de la vitesse de circulation de la monnaie — pas du simple volume de liquidités. Enfin, des cas comme la Chine démontrent qu’un endettement massif et une création monétaire active peuvent coexister avec la déflation lorsque la demande est atone et que la confiance s’érode, ce qui contredit l’idée d’un lien mécanique entre création monétaire et inflation.
La demande en Tunisie reste faible, l’argent ne circule pas. La vitesse de la monnaie est de 1,2. E = M * v), E: economie, M: quantite de monnaie qui augmente mais sa vitesse v est trop faible. Le doyen des economistes tunisien, Hachemi Alaya, dans un article paru en novembre: « les banques tunisiennes ont été limitées d’une part, par la faible demande de crédit émanant du secteur privé de l’économie induite par la détérioration du climat des affaires et, de l’autre, par la « contrainte » exercée par les pouvoirs publics qui les incite à détenir des créances publiques et une politique monétaire conçue pour satisfaire en priorité les besoins financiers de l’État. La conséquence de cette situation est une baisse de la quantité de monnaie privée. »
srouai
Aucun des pays cites d’avait pratiqué QE
Rationnel
Dans le cas de la Tunisie il s’agit d’un QE et non un programme comme ceux pratiques par les pays cites (Argentine, Venezuela, Turquie,..), qui ne sont de bon exemples dans ce cas. La monnaie créée ne parvient pas aux consommateurs pour stimuler la demande, mais sert principalement au service de la dette ou au financement du déficit budgétaire. Le service de la dette = 18,2 milliards, le deficit budgetaire = 10 milliards. Changer la configuration de la dette en favorisant la dette interieure est une bonne politique. Pourquoi des prets etrangers qui limitent le champs d’actions?
La capacité de la BCT à prêter pour l’investissement et les infrastructures est loin d’être épuisée. La BCT devrait acheter la dette de la STEG pour realiser le potentiel extraordinaire de la Tunisie dans l’IA et les energies renouvelbales. C’est l’une des orientations du programme de la Banque Mondiale de 430 millions de dollars: Programme d’amélioration de la fiabilité, de l’efficacité et de la gouvernance énergétiques tunisiennes (TEREG).
SadokRouai
Voici la definition de QE
Le quantitative easing, ou assouplissement quantitatif, est une politique monétaire utilisée par une banque centrale lorsque les taux d’intérêt sont déjà très bas et ne peuvent plus être réduits. Elle consiste à créer de la monnaie pour acheter massivement des obligations (souvent des titres d’État, parfois des titres privés).
En Tunisie le taux directeur est de 7.5% et la BCT a encore de la marge pour baisser son taux avant de faire QE
Tu estoqué la BCT doit racheter la dette de la STEG, pourquoi pas Sfax Gafsa ou pourquoi pas financer un TGV
Rationnel
Pourquoi racheter la dette de la STEG ?
1. Le programme TEREG (Tunisia Energy Reliability, Efficiency, and Governance Improvement Program) va améliorer la gestion financière de la STEG. On parle souvent de l’amélioration de la gestion des sociétés étatiques, et la STEG est la plus grande et la plus importante d’entre elles. Sa mise en valeur servira de modèle aux autres (plus de 100). Le programme TEREG est un vrai projet qui relève le défi avec un budget de 430 millions d’euros.
2. Le potentiel des énergies renouvelables est estimé à plusieurs milliards de dinars. L’interconnexion ElMed, à elle seule, peut générer pour la Tunisie l’équivalent de 700 millions d’euros/an si le pays parvient à produire 5 TWh d’électricité, soit près de 25 % de la production en 2025, presque autant que le secteur des huiles d’olive. Pour produire cet excédent d’électricité, il faudra installer 2,6 GW ou plus de solaire. L’éolien est plus compliqué et peine à démarrer en Tunisie, alors que le solaire a déjà démarré et a été la source de l’augmentation des investissements internationaux en 2025.
3. Les autres projets n’offrent pas un rendement sur investissement comparable à celui du solaire.
La BCT appartient a l’etat et doit servir ses interets et non l’inverse.
Le taux d’interets reel en Tunisie est bas environ 2,5% (7,5 – inflation de 5%). L’inflation d’apres des experts comme Mr. Alaya est plus elevee.