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Le désarroi des jeunes médecins face à l’effondrement silencieux de l’hôpital tunisien

Service IA, Business News

Par Nadya Jennene

Le président de l’Organisation tunisienne des jeunes médecins (OTJM), Wajih Dhokkar, est intervenu mardi 18 novembre 2025 dans la matinale de Jawhara FM afin d’exposer les raisons du mouvement de grève prévu pour mercredi. Son propos traduit le profond malaise des jeunes praticiens du secteur public.

Dès l’entame de son intervention, il a tenu à rappeler l’ampleur du phénomène migratoire parmi les médecins tunisiens. Il a ainsi souligné que le taux de départ avait explosé entre 2010 et 2023, passant de 250 à près de 1500 médecins. Selon ses dires, l’exode ne touche plus seulement les médecins. « Les infirmiers suivent désormais la même voie », a-t-il observé, évoquant une véritable hémorragie des compétences.

Le responsable syndical a également décrit des conditions de travail devenues intenables. Il a fait état de violences récurrentes, d’horaires épuisants – « certains atteignent 120 heures de travail hebdomadaire » – et d’une rémunération qu’il a qualifiée d’indigne. « Le salaire d’un médecin de la santé publique varie entre 1500 et 1900 dinars. Quant aux heures de garde, elles sont rémunérées entre un et trois dinars », a-t-il déploré. 

Invité à comparer ces salaires avec ceux proposés dans d’autres pays, il a cité l’exemple du Maroc, où un jeune médecin perçoit « 12.000 dirhams marocains, soit environ 4500 dinars tunisiens », rappelant que cette rémunération représente presque le triple de celle versée en Tunisie.

Tout en reconnaissant que les internes et résidents demeurent juridiquement des étudiants, Wajih Dhokkar a insisté sur leur statut de fonctionnaires du ministère de la Santé, chargés d’un service effectif au sein des hôpitaux publics. Il a rappelé que « les jeunes médecins constituent les fondations des établissements publics » et a souligné, pour illustrer leur rôle central, que lorsque ceux-ci avaient observé une grève en juillet, « le ministère a immédiatement procédé à des réquisitions ».

S’agissant des difficultés structurelles, il a estimé que la crise dépassait largement la seule dimension salariale. Il a fait remarquer que les jeunes médecins s’acquittaient pleinement de leurs responsabilités, mais que leurs droits n’étaient pas respectés. Dans plusieurs hôpitaux, a-t-il révélé, les rémunérations des gardes ne sont tout simplement pas versées. Il a cité un cas précis : « À l’hôpital d’enfants de Bab Saadoun, certaines gardes de 2020 et 2021 n’ont toujours pas été payées ». Certains établissements, a-t-il rapporté, admettent ne pas disposer des moyens financiers nécessaires pour honorer ces paiements.

Le président de l’OTJM a rappelé que la Tunisie comptait environ 12.000 jeunes médecins, dont 7500 internes et résidents. Les heures de garde, a-t-il expliqué, sont rémunérées par les hôpitaux eux-mêmes, non par le ministère, ce qui aggrave les retards et impayés puisque les établissements « croulent sous les dettes » et accusent « près de 1,4 million de dinars d’arriérés auprès de la Cnam en 2024 ».

La question de la violence constitue un autre point critique. Wajih Dhokkar a signalé que plus de 25 cas d’agression avaient été enregistrés en 2025 au service d’urgence de l’hôpital Bougatfa à Bizerte. Face à cette montée de l’insécurité, les médecins ont réclamé l’installation d’une unité policière permanente et de caméras de surveillance. Toutefois, a-t-il nuancé, une réponse strictement sécuritaire ne saurait suffire. Il a expliqué que les tensions résultent aussi de conditions d’exercice dégradées : un médecin éreinté, qui a enchaîné 120 heures de travail, consulté des centaines de patients, et doit continuer à travailler à quatre heures du matin dans un service dépourvu de médicaments, ne peut offrir un service optimal, ce qui génère des frustrations susceptibles de dégénérer.

Selon lui, « la violence fait désormais partie du quotidien des jeunes médecins », symptôme direct de l’effondrement progressif du service public de santé.

Wajih Dhokkar a aussi abordé la question du service civil obligatoire, dénonçant un traitement discriminatoire. Il a souligné que, contrairement au reste des citoyens qui peuvent être exemptés pour raisons médicales ou sociales, les médecins n’y ont pratiquement jamais droit. « Même une médecin enceinte, allaitante ou ayant la charge d’une personne handicapée doit accomplir le service civil », a-t-il dénoncé, en précisant qu’« une des rares conditions d’exemption est… la cécité ».

Les jeunes médecins ont demandé que ce service soit effectué dans leur région de résidence — ce que le ministère a approuvé — mais, selon Wajih Dhokkar, cela n’a jamais été appliqué. « À l’heure où nous parlons, certaines médecins enceintes exercent simultanément dans deux gouvernorats », a-t-il signalé. Il a également rappelé que les affectations changent tous les six mois, sans ajustement salarial et sans considération pour les charges financières induites.

Il a, enfin, évoqué un accord salarial conclu et censé entrer en vigueur en janvier 2025, mais resté lettre morte.

Par son intervention, le président de l’Organisation tunisienne des jeunes médecins a voulu mettre en lumière une situation qu’il juge « alarmante » et expliquer une mobilisation qu’il estime inévitable pour contraindre les autorités à réagir. 

N.J

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