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À Sfax, le privé se met à l’arrêt pour défendre le droit à la négociation

Par Myriam Ben Zineb

Sfax vit, ce mardi 18 novembre 2025, une journée de grève exceptionnelle dans le secteur privé. Dès l’aube, des centaines de travailleurs ont convergé vers le siège de l’Union régionale de l’UGTT, déterminés à défendre des droits fondamentaux. Devant le bâtiment, les chants ont rapidement émergé : « Vive l’UGTT ! », « L’augmentation salariale est un droit et un devoir, pas une faveur ! », « Honte au gouvernement, les prix ont flambé ! ». Le ton était donné : la mobilisation serait massive, bruyante et assumée.

La grève, déclarée dans 68 entreprises privées, intervient après l’échec des tentatives de relancer les négociations salariales pour les années 2025, 2026 et 2027. Pour l’UGTT, l’État a « verrouillé » le dialogue social, laissant aux travailleurs un seul recours légal : la grève. Sur le terrain, l’ambiance oscille entre colère, détermination et solidarité, les travailleurs estimant que la rupture des discussions marque un tournant dangereux.

Une marche dense et structurée

Au fil des minutes, la foule s’est densifiée. Les drapeaux rouges flottaient au-dessus d’une marée de travailleurs issus de l’industrie, du textile, de l’agroalimentaire ou encore du transport. Les slogans fusaient : « Le droit à la grève est un devoir ! », « Le droit à manifester est un devoir ! », « Le droit à la négociation est un devoir ! ». Ces formules, reprises en chœur, traduisaient un sentiment partagé : la défense des droits sociaux dépasse la seule revendication salariale.

Comme prévu, la marche a quitté le siège de l’Union régionale pour se diriger vers les axes principaux de la ville. Le cortège, compact et organisé, avance au rythme des tambours et des mégaphones. Des responsables syndicaux prennent régulièrement la parole pour rappeler que la grève n’est pas un acte d’affrontement, mais « un outil de défense du droit du travail lorsque toutes les portes du dialogue sont fermées ».

Un contexte national sensible : le PLF 2026 bouleverse les règles du jeu


La tension à Sfax s’explique par le contexte national. Le projet de loi de finances 2026 introduit une rupture majeure : pour la première fois depuis 1973, les augmentations salariales — dans le public, le privé et les pensions — seraient fixées par décret, et non plus à travers la négociation tripartite entre l’État, l’UGTT et l’Utica. Le gouvernement justifie cette démarche par la nécessité de compenser une inflation officielle de 4,9 %, avec des augmentations étalées sur trois ans.

Mais cette approche soulève des objections juridiques. L’article 134 du Code du travail impose que les salaires des secteurs soumis aux conventions collectives soient déterminés par accord entre les parties. Pour l’expert Abdessalem Nsiri, cité par Echaab, sortir de ce cadre pour décréter une hausse dans le privé serait contraire à la législation actuelle.

C’est précisément ce changement qui a mis le feu aux poudres. L’UGTT estime que cette démarche « court-circuite » les partenaires sociaux et affaiblit un pilier historique du modèle tunisien : la négociation collective.


URT Sfax vs Utica Sfax : un échange de communiqués cinglants

La grève du 18 novembre est survenue après plusieurs jours de tensions verbales entre l’Union régionale du travail et l’Union régionale de l’Utica.

Le 11 novembre, l’Utica Sfax publie un communiqué dénonçant un appel à la grève « illégal », estimant que seule l’instance nationale est compétente pour mener les négociations salariales. L’organisation patronale avertit que tout arrêt de travail visant à influer sur les discussions constitue « un dépassement de prérogatives » et pourrait nuire à l’économie régionale, particulièrement aux entreprises exportatrices. Elle rappelle également que les entreprises ont « le droit de protéger la liberté du travail » au moyen des articles 376 et 387 du Code du travail.

Deux jours plus tard, l’URT Sfax réplique par un texte virulent. Signé par son secrétaire général Youssef Aouadni, le communiqué accuse l’Utica régionale « d’agir comme le porte-voix du pouvoir » et de « criminaliser un droit constitutionnel ». La centrale syndicale rappelle que le cycle de négociations du secteur privé avait bien commencé en mai 2025, avant d’être suspendu par les autorités, laissant les salariés sans augmentation pour 2025, contrairement aux fonctionnaires. Pour l’URT, la grève du 18 novembre est « légale, légitime et conforme à toutes les procédures ».

Ce bras de fer révèle une fracture nette : l’Utica invoque la légalité pour contester la grève, tandis que l’URT affirme défendre l’esprit même du droit du travail.

Dans les rues de la capitale économique du pays, ce 18 novembre, le message est net. À travers leurs slogans, les travailleurs ont voulu rappeler que les droits sociaux ne sont pas négociables. Et derrière chaque voix qui scandait « Vive l’UGTT ! » ou « L’augmentation salariale est un droit, pas une faveur ! », se dessinait la volonté d’empêcher une évolution unilatérale des règles du dialogue social.

M.B.Z

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