Le X est une lettre lourde de sens. Synonyme de mystère, d’inconnu, de secret bien gardé, mais aussi de la cible qu’on coche sans réfléchir. Elle est aussi celle de l’interdit, du fourre-tout… Ce symbole commode qu’on agite pour créer du flou.
En Tunisie, la justice semble s’être prise de passion pour cette lettre. Elle en a fait un concept, une excuse, une béquille, un passe-partout. Le X sert à tout : incriminer, accuser, insinuer, condamner. Un X posé dans un dossier vaut souvent plus qu’un fait, plus qu’une preuve, plus qu’un témoignage assumé. La parole d’un X vaut même plus aux yeux de la justice que celle d’une véritable personne, publique, connue, qui clame son innocence au grand jour et qui paye de sa chair les travers du système.
Cette obsession n’est pas née par hasard. Le X fascine. Elon Musk l’a choisi pour rebaptiser Twitter, rêvant d’une plateforme « tout-en-un » où tout se mêle, s’amplifie et se brouille. Le X permet de tout dire sans rien préciser, de tout promettre sans garantir. La même lettre désigne aussi les contenus adultes : interdits, largement consommés, jamais vraiment assumés. Le X marque ce qui dérange ou attire trop, comme un voile qui ne cache rien mais feint de protéger.
C’est presque poétique, finalement, que cette lettre soit passée des salles classées adultes aux dossiers judiciaires classés « anonymes ».
Un procès dans l’ombre du X
Hier, lors du procès en appel de l’affaire de complot contre la sûreté de l’État, cette mécanique absurde s’est encore imposée. Dans cette affaire qui traine depuis début 2023, plusieurs dizaines de personnalités politiques et médiatiques attendent de se faire entendre.
Après des mois d’omerta médiatique, on autorise pour la première fois les journaliste à accéder, les avocats se sont relayés pour demander que leurs clients puissent au moins assister à un procès censé décider de leur sort. Rien de plus basique: être présent. Comprendre de quoi on est accusé. Constater la manière dont la justice fabrique ses vérités.
On parle de personnes accusées d’avoir « comploté contre leur pays », mais dont une grande partie de l’opinion ignore encore pourquoi elles sont enfermées. Pendant que certains s’indignent jusqu’à perdre la voix et que d’autres applaudissent sans nuance, beaucoup ne savent même plus ce qu’ils regardent.
Dans ce procès, l’absurde côtoie l’inconnu : une première audience d’appel tenue à distance, annoncée sans la présence des prévenus, alors que ni les avocats ni les détenus n’ont été informés à temps.
Le poids politique d’un X sans visage
En réalité, peu importent les faits. Peu importent les liens supposés. Peu importe la cohérence. Ces accusés sont devenus une variable politique. Si on les innocente, « on est complice », a déclaré le chef de l’État. Si on les accuse, donc, « on est patriote ». Tout est dit.
Et tout commence par là: deux informateurs mystérieux, rebaptisés XX et XXX par le juge d’instruction. Une lettre, puis une autre, pour construire l’affaire la plus lourde du pays depuis le 25-Juillet. Ces initiales ont suffi à condamner certains à plus de vingt ans de prison, à pousser d’autres vers l’exil, la détention prolongée ou la grève de la faim. Mais leurs visages, leurs noms, leur crédibilité, leurs motivations? Rien. Le tout repose sur l’invisible. Sur le fantasme. Sur le X. Les délateurs sont des silhouettes, les accusés deviennent des numéros, et le citoyen n’a aucun repère auquel se rattacher. Il n’entend qu’un mot, un seul, répété en boucle: complot.
L’invisible source des contrevérités officielles
L’obsession ne s’arrête pas là. Samedi, face aux députés, Leïla Jaffel a balayé d’un geste l’idée que les détenus politiques observaient une véritable grève de la faim sauvage. « Tout le monde mange, ne me dites pas le contraire ! », a-t-elle lancé avec un sourire narquois et une joie mauvaise qu’elle n’a pas eu la décence de dissimuler. Selon elle, ils mangeraient même « là où ils ne devraient pas ».
Et pour étayer cette version, quelle source a-t-elle invoquée? Encore un X. Un informateur invisible qui, miraculeusement, sait tout, voit tout, rapporte tout… sauf son identité. Un X qui vaut plus que les médecins, plus que les avocats, plus que les signes de dégradation physique observables à l’œil nu.
Le problème n’est pas la lettre X. Le problème est ce qu’elle permet de couvrir: les projections, les fantasmes, les manipulations, les fabrications politiques. Dans cette histoire, chacun bâtit son propre récit. Certains y voient un complot nocturne orchestré dans l’ombre. D’autres y voient un complot administratif, produit dans un bureau.
Mais tous finissent par parler du même personnage invisible: ce X qui accuse, condamne, justifie et s’impose comme vérité, sans que personne ne prenne la peine de lui demander le moindre visage…










