Deux ans se sont écoulés depuis l’arrestation de Taoufik Mkacher, homme d’affaires et ancien président du Croissant Sportif de Chebba. Deux ans de détention préventive, sans jugement, au rythme d’audiences reportées, d’expertises rendues et de refus systématiques de libération. Pendant ce temps, d’autres chefs d’entreprise – poursuivis dans des affaires financières parfois plus lourdes – ont retrouvé la liberté après avoir versé des cautions de plusieurs millions de dinars.
Ce contraste résume une justice tunisienne qui ne cherche plus la cohérence, mais l’exemplarité punitive.
Le 10 novembre 2025, la chambre criminelle spécialisée dans les affaires de corruption financière du tribunal de première instance de Tunis a une nouvelle fois renvoyé le procès de Taoufik Mkacher et de l’ancien haut responsable de la Banque centrale, Laroussi Bayoudh.
Le dossier porte sur l’octroi de crédits bancaires jugés irréguliers.
Pourtant, plusieurs éléments factuels atténuent, voire contredisent, la version accusatoire, d’après les proches de l’homme d’affaires.
Les responsables de la STB auditionnés dans le cadre de l’enquête ont confirmé que les crédits avaient été accordés conformément aux procédures internes, sur la base de la rentabilité du projet, et intégralement garantis par une hypothèque immobilière de premier rang ainsi que par la caution personnelle du promoteur.
Une expertise judiciaire réalisée en janvier 2024 à la demande de la STB a d’ailleurs conclu que la valeur du projet immobilier financé dépassait plus de quatre fois le montant dû à la banque, intérêts compris.
Par ailleurs, une expertise financière indépendante ordonnée par le juge d’instruction sur l’ensemble des comptes de Taoufik Mkacher n’a révélé aucune opération suspecte, ni flux irrégulier, ni mouvement inexpliqué. Tous les fonds ont été jugés traçables et d’origine licite.
Au moment de son arrestation, aucune échéance n’était impayée.
Malgré cela, aucune des multiples demandes de libération n’a été acceptée.
Le bras de fer d’un homme
Avant son arrestation, Taoufik Mkacher était connu pour son tempérament entier et son goût du défi.
Ses immenses affiches déployées sur la route de La Marsa, célébrant sa victoire contre Attijari Bank, avaient marqué les esprits et irrité plus d’un.
Derrière l’homme sûr de lui, il y a pourtant un père et un entrepreneur dont la chute brutale s’est transformée en épreuve physique et morale.
Fracturé à l’épaule lors de son arrestation, il a été opéré pendant cinq heures avant d’être reconduit à la prison de la Mornaguia, menotté au lit malgré les recommandations médicales.
Dans une des lettres qu’il a rendues publiques, il écrivait : « La prison est la pire des épreuves. Mais la pire encore, c’est l’indifférence. »
Un dossier collectif, un détenu solitaire
Le juge d’instruction a renvoyé plus de vingt personnes devant la chambre d’accusation : des cadres bancaires, des représentants de sociétés et plusieurs collaborateurs de M. Mkacher. Tous sont aujourd’hui libres. Lui demeure le seul détenu depuis plus de deux ans.
Parmi les hauts responsables concernés par l’affaire figurent notamment : Samir Saïed, Lotfi Debbabi, Mohamed Chouikha, Maher Drioueche, Oussema Mellouli, Dhia Ben Amor, Sadek Jlassi, Abdelfateh Lagha et Basma Hammami.
Aucun élément, à ce jour, n’établit un lien direct entre ces responsables et une infraction pénale.
Le renvoi collectif, puis la libération de tous sauf un, interrogent sur la logique réelle du dossier.
Un homme qui voulait payer
Ce que rappellent obstinément la défense et les membres de sa famille, c’est que Taoufik Mkacher a été le premier à solliciter la conciliation pénale.
Le 6 juin 2023, quatre mois avant son arrestation, il déposait officiellement une demande couvrant l’ensemble de ses affaires et s’acquittait de 90.000 dinars pour financer les expertises.
L’expertise économique a conclu à l’origine légale des fonds. L’expertise immobilière a confirmé la valeur des garanties. L’expertise financière n’a détecté aucune anomalie.
Malgré ces éléments en faveur de l’accusé, la détention préventive s’est poursuivie, précisent des membres de sa famille.
Entre-temps, d’autres hommes d’affaires ont été libérés après avoir réglé des cautions de plusieurs millions de dinars.
Lui, comme Marouen Mabrouk ou Mehdi Ben Gharbia, reste en prison malgré des propositions similaires.
La fille et le silence
Le témoignage de sa fille, Maroua Mkacher Romdhani, a contribué à humaniser un dossier devenu mécanique.
Elle y décrit les visites derrière une vitre, l’interdiction du contact physique malgré des autorisations judiciaires, et l’impression d’une violence institutionnelle qui frappe autant la famille que le détenu.
Elle rappelle surtout que toutes les expertises officielles ont disculpé son père.
Son message, largement partagé, a révélé au grand public la dissonance entre les conclusions techniques du dossier et la réalité de la détention.
L’Utica, grande absente
Le 16 août 2025, depuis sa cellule, Taoufik Mkacher a adressé une lettre à l’Utica.
Il y reproche à la centrale patronale son mutisme face aux détentions préventives prolongées d’entrepreneurs tunisiens.
Aucune réaction, aucune prise de position, aucune initiative. Le patronat semble plus préoccupé par des dossiers secondaires, comme l’impôt sur la fortune inclus dans le projet de la Loi de finances 2026. Auditionnés cette semaine par une commission du parlement, les responsables de l’Utica n’ont pas du tout abordé le sujet des hommes d’affaires détenus depuis des années.
Dans un contexte économique fragile, cette absence totale de soutien du patronat interroge.
Elle souligne aussi le décalage entre le discours officiel sur l’investissement et la réalité vécue par ceux qui créent des emplois.
Une justice sans cohérence
L’affaire Mkacher met à nu les dérives de la détention préventive prolongée, l’usage sélectif du processus de conciliation pénale et le deux poids deux mesures quant à la libération sous caution.
Elle illustre une justice où la privation de liberté devient un levier de pression, indépendamment des expertises versées au dossier.
« Nous avons rencontré le président de la République pour discuter des blocages du processus », rappelait M. Mkacher dans une lettre.
Deux ans plus tard, rien n’a avancé.
Au-delà de son cas personnel, le dossier pose une question de fond : peut-on espérer attirer des investisseurs dans un pays où un homme reste détenu malgré des expertises favorables, des garanties solides et l’absence de préjudice établi ?
Taoufik Mkacher n’est pas un héros. C’est un détenu qui écrit, qui proteste, qui attend. Il croyait à une réconciliation possible.
Aujourd’hui, son sort dit surtout l’incapacité d’un État à traiter les litiges économiques autrement que par la punition.
Raouf Ben Hédi











Commentaire
jamel.tazarki
Monsieur le président, je vous prie de nous citer les coupables (apparemment intouchables) derrière le prêt accordé par la BH Bank à un groupe du secteur de l’huile. En effet, si l’on déclare la guerre à la corruption, il faut le faire conséquemment.
a) Je cite le journal « La Presse » du 19 avril 2025 à 11 h 10, dont le titre est «BH Bank exposée à un risque élevé après un prêt de 450,8 millions de dinars à un groupe du secteur de l’huile»:
– L’encours d’un prêt accordé par BH Bank (ex-Banque de l’Habitat) à un groupe opérant dans le secteur de l’huile a atteint 450,8 millions de dinars au 31 décembre 2024, selon le rapport annuel des commissaires aux comptes, publié sur le site du Conseil du marché financier.
– Bien qu’aucune échéance impayée n’ait été enregistrée à ce jour, le rapport souligne que plusieurs événements survenus après la clôture de l’exercice 2024 laissent craindre un risque de non-recouvrement. Ces doutes sont renforcés par les difficultés rencontrées par le groupe bénéficiaire pour récupérer ses créances commerciales, ce qui alourdit significativement le risque de crédit pour BH Bank.
– Selon les états financiers de l’établissement, l’encours du prêt en question représente près du double des fonds propres de la banque, évalués à 238 millions de dinars à fin 2024. Il équivaut également à environ 60 % du produit net bancaire (PNB), qui s’est établi à 744,2 millions de dinars.
– D’après les règles prudentielles édictées par la Banque centrale de Tunisie, notamment la circulaire n°91-24 du 17 décembre 1991 et ses textes modificatifs, l’exposition maximale envers un seul client ne doit pas dépasser 20 % des fonds propres nets d’un établissement bancaire. Or, ce seuil est largement dépassé dans ce cas précis.
-Pour rappel, BH Bank a affiché un résultat net de 108,5 millions de dinars en 2024. Les provisions pour risques de crédit ont atteint 275,2 millions de dinars, tandis que les revenus d’exploitation bancaire se sont élevés à 1 489,1 millions de dinars.
Fin de la Citation.
Fazit: Je suppose qu’il y a une décision politique derrière ce prêt, prise par une personne intouchable pour la justice tunisienne. En effet, jusqu’à présent, à ma connaissance, personne n’a été tenue responsable du fait que « d’après les règles prudentielles édictées par la Banque centrale de Tunisie, notamment la circulaire n°91-24 du 17 décembre 1991 et ses textes modificatifs, l’exposition maximale envers un seul client ne doit pas dépasser 20% des fonds propres nets d’un établissement bancaire. Or, ce seuil est largement dépassé dans ce cas précis. »
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Et où sont passés ces 450,8 millions de dinars?
b) Je vous invite également à lire l’article de Leïla Ben Mansour, publié le 21 avril 2025 dans Magazine Enterprises, dont le titre est : « BH Bank : Une créance douteuse de plus de 450 millions de dinars sur un géant de l’oléicole ». Je cite :
– L’analyse des comptes de la banque montre que ce crédit représente près du double de son capital social, qui s’établit à 238 MD fin 2024. Il équivaut également à 60 % de son produit net bancaire (744,2 MD), soulignant une concentration de risque élevée.
– Or, la réglementation tunisienne, fixée par la Banque Centrale de Tunisie (BCT), impose un plafond strict : le crédit accordé à un seul client ne doit pas excéder 20 % des fonds propres nets de l’établissement. Cette règle, énoncée dans la circulaire n° 9124 du 17 décembre 1991 et ses mises à jour, vise précisément à limiter l’exposition aux risques majeurs.
Fazit: je ne fais plus confiance à la justice tunisienne: sans CSM élu, sans Cour constitutionnelle, une créance douteuse de plus de 450 millions de dinars de la BH, à ma connaissance sans conséquence judiciaire, etc., etc., etc.–>notre situation n’est pas meilleure qu’à l’époque de l’ex-dictateur Ben Ali.