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Économie de rente : la moitié de l’activité tunisienne verrouillée, explique Hela Ben Hassine

Par Nadya Jennene

Invitée de l’émission « Yahdoth fi Tounes » sur les ondes de la Radio nationale, Hela Ben Hassine Khalladi, professeure en sciences économiques, a présenté, mercredi 19 novembre 2025, une étude commandée par la présidence de la République et l’Institut tunisien des études stratégiques. 

Entre analyses scientifiques et exemples concrets, elle a exposé la profondeur du système rentier, ses impacts sociaux, économiques et politiques, et les pistes de réforme proposées pour libérer l’économie tunisienne et stimuler l’innovation.

« Le sujet de l’économie rentière est le seul sur lequel tout le monde semble d’accord », a-t-elle souligné. « Même les partis politiques de droite comme de gauche, la société civile, les ministères et le FMI reconnaissent que ce phénomène est répandu et nécessite des solutions concrètes. »

Pour Hela Ben Hassine Khalladi, la Tunisie a certes mis en place plusieurs réformes depuis la révolution, mais le pays n’a pas encore connu le saut qualitatif observé dans d’autres nations. Elle a évoqué les exemples de Singapour, de la Corée du Sud ou de la Chine, où des périodes de réforme audacieuse ont permis des bonds significatifs dans la productivité et la croissance.

L’économie rentière : un concept méconnu

L’économie rentière est souvent mal comprise. Beaucoup la confondent avec la corruption ou le clientélisme, mais elle est beaucoup plus large, d’après les explications de l’économiste,

« L’économie rentière touche l’ensemble des secteurs économiques et se manifeste parfois par des mécanismes moins visibles. Le clientélisme et le favoritisme sont des formes de rente, mais ils n’en représentent qu’une partie », a-t-elle précisé. 

Pour illustrer son propos, elle a avancé trois exemples; les licences administratives et leur attribution opaque qui peut créer des situations de rente, même si elles semblent légitimes sur le papier, l’accès au financement bancaire pour certaines entreprises qui obtiennent des crédits avantageux non en raison de leur innovation ou de leur productivité, mais grâce à leurs relations dans le système économique ou politique, et les monopoles qui — qu’ils soient publics ou privés — verrouillent le marché, limitant le choix pour les consommateurs et freinant la concurrence.

« Quand un seul acteur domine un marché, qu’il s’agisse de l’État ou d’un fournisseur privé, le consommateur n’a pas d’alternative. Les prix montent, la qualité stagne et la concurrence disparaît », a-t-elle rappelé. 

La dimension quantitative : près de 50 % de l’activité économique concernée

À partir de sa synthèse des études existantes, notamment celles de la Banque mondiale, Hela Ben Hassine Khalladi estime que 50 % de l’économie tunisienne fonctionne encore selon des logiques de rente.

« Cela ne signifie pas que tout le pays vit dans la rente, mais qu’une part significative des secteurs économiques est verrouillée par des mécanismes de privilège et des barrières à l’entrée », a-t-elle affirmé.

Ces barrières concernent aussi bien les licences que les cahiers des charges, qui remplacent progressivement certaines procédures anciennes mais restent parfois trop restrictifs, à son avis. 

Impacts sur la croissance, l’innovation et la société

Selon l’économiste, l’économie rentière a des conséquences multiples. Elle freine l’innovation et la prise de risque, ce qui est crucial pour stimuler la productivité.

« La productivité ne provient pas seulement du capital et du travail, mais surtout de l’innovation et de la capacité à prendre des risques. Tant que la rente domine, la Tunisie ne peut pas atteindre le saut qualitatif que d’autres pays ont réalisé. »

Elle a insisté, également, sur les impacts sociaux : le citoyen est directement affecté par l’absence de concurrence et les prix élevés, tandis que les entreprises qui pourraient innover restent marginalisées. 

« Quand un secteur est verrouillé, le consommateur n’a pas de choix, et les produits ou services proposés ne s’améliorent pas. Même dans le secteur bancaire, les produits sont très similaires, ce qui illustre une économie où la concurrence est limitée. »

Elle a ajouté, dans ce même contexte, que politiquement, la rentabilité et l’accès aux marchés ne dépendent plus de l’efficacité ou de la valeur créée, mais de liens économiques et politiques. Un phénomène qui contribue, selon ses dires, à une injustice sociale et à un déficit de légitimité dans les institutions.

Les réformes et les limites actuelles

Hela Ben Hassine Khalladi a reconnu que certaines réformes avaient été engagées, notamment la révision des cahiers des charges pour certaines licences et la libéralisation progressive du marché. 

« Nous avons commencé à remplacer les licences par des cahiers des charges, mais certains restent trop complexes et empêchent l’entrée de nouveaux acteurs », a-t-elle signalé. 

Elle a également évoqué, la nécessité de transparence et de numérisation, qui permettraient de réduire les privilèges cachés et de faciliter l’accès aux marchés : « Plus nous aurons de chiffres et de transparence, plus nous pourrons détecter et limiter les mécanismes de rente. »

Hela Ben Hassine Khalladi a souligné l’urgence de revoir le système fiscal, afin de rétablir l’équité sociale et de rediriger les ressources vers ceux qui créent véritablement de la richesse : « L’économie rentière crée des inégalités et décourage l’innovation. La fiscalité peut corriger cela si elle est utilisée de manière stratégique et progressive. »

Pour ce qui de la question des financements bancaires, elle a parlé de la nécessité d’orienter le crédit vers les projets innovants et à forte valeur ajoutée pour favoriser la création de richesse et encourager l’esprit entrepreneurial.

N.J 

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Commentaire

  1. HatemC

    19 novembre 2025 | 19h04

    Ce que décrit Hela Ben Hassine n’est pas un simple “dérèglement” :

    C’est l’autopsie d’un pays qui a méthodiquement détruit son propre potentiel économique.

    Et le plus grave, c’est que tout était là au départ.
    À l’indépendance : un socle économique réel et opérationnel, contrairement au récit officiel, la Tunisie n’est pas partie de zéro en 1956.
    Elle avait :
    – une agriculture productive, structurée, exportatrice ;
    – des industries agroalimentaires et textiles en pleine croissance ;
    – des infrastructures modernes pour l’époque ;
    – un secteur minier solide ;
    – un capital humain bien formé.

    En d’autres termes, la Tunisie était en avance sur beaucoup de pays asiatiques qui, eux, allaient décoller ensuite.

    Au lieu de consolider ces bases, la Tunisie a construit un modèle politique basé sur la RENTE :

    La rente n’a pas été un symptôme, elle a été un choix systémique, imposé par l’État pour contrôler la richesse, les acteurs économiques et, au passage, les citoyens.

    La Tunisie est prise en otage par une économie de rente : licences, monopoles, privilèges, réseaux.
    La moitié du pays est verrouillée, l’innovation étouffée, la concurrence inexistante.
    Un pays qui avait un vrai potentiel à l’indépendance a tout dilapidé en protégeant des clans au lieu de produire de la richesse …. HC