Devant les monticules de décombres se dressant en lieu et place de sa maison, Ahmed Salim ne peut retenir ses larmes. C’est ici que se trouvent les corps de ses proches, captifs des ruines et qu’il espère pouvoir enterrer dignement.
Pour cet homme de 43 ans, l’attente dure depuis près d’un an. Le 25 décembre 2024, sa maison de cinq étages a été bombardée, raconte-t-il depuis le quartier de Zeitoun, dans l’est de Gaza-ville.
« Il y a eu trente morts », dit-il, « ma femme, mes enfants, ma mère, mon père et d’autres, il n’y a que moi qui ai survécu ». « La seule chose qui m’importe est de pouvoir les enterrer ».
Mais comme des milliers d’autres Palestiniens dans ce territoire ravagé par la guerre, M. Salim ne peut accéder à ses proches, ensevelis sous des tonnes de gravats.
Selon les données de l’ONU analysées par l’AFP, la destruction des trois quarts du bâti par l’armée israélienne a enfoui en deux ans de guerre le territoire palestinien sous 61,5 millions de tonnes de débris, l’équivalent de 6.000 fois la Tour Eiffel de Paris.
Et le matériel de déblaiement manque cruellement, pour « soulever les toits et les tonnes de ciment qui recouvrent les corps », explique Mahmoud Bassal, porte-parole de la Défense civile à Gaza, organisation de premier secours opérant sous l’autorité du Hamas.
Il estime qu’environ 10.000 corps se trouvent toujours sous les décombres.
« Monde injuste »
Après l’entrée en vigueur de la trêve le 10 octobre, Israël a autorisé l’entrée de bulldozers égyptiens pour la recherche de ses otages décédés, dont la restitution était prévue par l’accord de cessez-le-feu.
Mais la Défense civile dit de son côté toujours en manquer pour ses propres opérations.
« Le monde est injuste, nous voyons des bulldozers fouiller pour retirer les prisonniers israéliens tandis que personne ne se soucie des milliers de nos martyrs », dit Amal Abdel Aal, 57 ans.
Les corps de son fils et de son frère gisent dans un quartier de Gaza-ville depuis le début de la guerre.
« Ils ne quittent jamais mes pensées, mon cœur se tord en imaginant que des chiens pourraient atteindre leurs corps et les manger, je ne serai soulagée que lorsque je les aurai enterrés, même s’il ne restait qu’un seul os », confie celle qui vit désormais à des kilomètres, dans le sud de la bande de Gaza, où des centaines de milliers de personnes ont été déplacées par la guerre.
« Pourquoi le monde ne traite-t-il pas les corps des Palestiniens de la même manière ? » que ceux des otages israéliens, se désespère Iyad Rayan, qui se languit aussi de pouvoir enterrer ses proches.
« Ma femme, mon fils Samir et ma fille Lana sont toujours ici (…) je veux lancer un appel au monde entier : aidez-moi à les retrouver », dit-il à l’AFP devant les ruines de sa maison à Gaza-ville, détruite selon lui début octobre.
« Imprimer leur visage »
C’est l’arrêt des combats qui a permis à Amer Abou al-Tarabiche de retourner à Beit Lahia dans le nord du territoire, pour extraire « à mains nues », dit-il, les corps de ses parents de ce qui reste de la maison familiale.
« J’ai sorti leurs corps intacts, ils n’étaient pas décomposés », décrit-il, « [j’étais] submergé par la tristesse, la perte et la douleur ».
« J’ai pu les sortir un par un, leur dire adieu, et imprimer leur visage dans mon esprit avant de les enterrer », ajoute-t-il.
Mais pour d’autres Gazaouis, cette forme de consolation pourrait ne jamais venir. Des milliers de personnes ont été portées disparues, notamment lors d’importants mouvements de population au gré de l’évolution des combats.
« Nous ne savons pas s’ils ont été tués ou arrêtés par l’occupation », souligne Mahmoud Bassal, de la Défense civile.
Quant aux familles qui ont dû enterrer leurs proches à la hâte durant la guerre, beaucoup considèrent que ces sépultures étaient temporaires ou que le rituel n’a pas pu être respecté.
« Nous avons placé les restes de chaque famille dans une tombe, mais nous avons juré devant leurs tombes que nous les sortirions et les réenterrerions dignement dans la ville de Gaza », raconte Mohammed Naïm, 47 ans, qui a dû enterrer 43 proches tués au début de la guerre dans une frappe israélienne dans seulement sept tombes.
BN avec AFP










