La semaine a été chaude avec les manifestations un peu partout dans le pays. À Sfax, Gabès ou Tunis, la colère était visible dans plusieurs secteurs. L’UGTT, porte-voix historique des protestations sociales, menace carrément de grève générale. Pendant ce temps, au Parlement, les ministres se congratulent, les députés paradent et le président de la République se laisse aller à ses injures habituelles.
La semaine du 17 novembre 2025 a été, incontestablement, l’une des plus chaudes de ces dernières années. Pas un jour sans une montée de fièvre, entre manifestations massives et communiqués de plus en plus menaçants.
Mardi 18 novembre, Sfax a observé une grève générale dans 68 entreprises du secteur privé. Au cœur des revendications : le blocage des négociations salariales pour 2025, 2026 et 2027. Les slogans visant le régime ont fusé sans détour.
Mercredi 19 novembre, ce sont les étudiants en médecine, internes, résidents et jeunes praticiens qui sont entrés en grève nationale, après des mois d’attente et de revendications ignorées. Devant l’Assemblée des représentants du peuple, les manifestants ont brandi cette fois des mots d’ordre ouvertement contestataires.
Le gouvernement, lui, a simplement renié ses engagements envers les jeunes médecins.
Jeudi 20 novembre, les journalistes se sont rassemblés devant la présidence du gouvernement à la Kasbah.
Ils réclamaient la délivrance de leurs cartes professionnelles 2025, toujours au point mort, la levée des restrictions imposées aux correspondants étrangers depuis septembre, la levée de suspension de l’association éditrice de Nawaat, ainsi que la libération des journalistes détenus depuis plus d’un an et demi.
Le secteur croule sous la précarité : salaires en retard, absence de contrats, absence d’affiliation sociale… le cadre professionnel s’effondre.
Vendredi 21 novembre, Gabès devrait marcher comme chaque vendredi pour dénoncer l’action du Groupe chimique, accusé d’empoisonner la ville la plus polluée du pays.
Cette semaine encore, des cas d’intoxication ont été relevés parmi les élèves de plusieurs écoles.
Samedi 22 novembre, une vaste manifestation est prévue à Tunis : plusieurs milliers de participants attendus, tous en tee-shirts noirs, scandant des slogans exclusivement nationalistes et patriotiques exprimant le refus de l’injustice et l’attachement aux droits et libertés fondamentaux. Alors que la justice est totalement aux ordres, ce sont des dizaines de personnalités politiques, médiatiques et du monde des affaires qui croupissent en prison depuis des années parfois pour des motifs fallacieux.
L’UGTT humiliée, mais plus décidée que jamais
Les protestations sont le reflet d’une ambiance électrique. L’UGTT, longtemps considérée comme l’institution pivot du dialogue social, a été ouvertement écartée, traitée avec dédain — presque méprisée — par le pouvoir.
La centrale syndicale n’entend plus rester simple figurante.
Lors d’une réunion jeudi 20 novembre, Noureddine Taboubi a réaffirmé que l’UGTT restera « en première ligne » pour défendre les travailleurs.
Il souligne l’extension du mouvement social dans les transports, l’enseignement de base, les banques, l’agroalimentaire et la grande distribution.
Pour le leader syndical, il est « totalement inacceptable » que les salariés du privé soient privés d’une augmentation en 2025.
Il annonce clairement que l’UGTT se dirige vers une grève générale.
La Fédération générale des industries alimentaires, du tourisme, du commerce et de l’artisanat a, elle, décrété une grève générale sectorielle pour le 10 décembre 2025, touchant un large pan de l’économie : minoteries, boulangeries, boissons alcoolisées, pâtes, couscous, conserves, huiles, café, lait, confiserie, chocolat, pâtisseries, commerce de gros et détail, grandes surfaces…
Autre victime de l’inaction des autorités : la pharmacie d’officine.
Le Syndicat des pharmaciens d’officine de Tunisie (Spot) a alerté, jeudi 20 novembre, sur une crise devenue structurelle. Les causes s’accumulent : rigidité du système bancaire, conflits avec divers acteurs du secteur, retards chroniques de la Cnam dans le paiement des créances, fermeté accrue de la Pharmacie Centrale et des fabricants envers les grossistes…
Un Parlement devenu arène
La marmite bout, et comme nous l’avions écrit il y a quelques semaines, l’hiver 2025-2026 sera chaud. Non pas en raison du réchauffement climatique, mais à cause d’une gouvernance autoritaire, improvisée, irrationnelle, dont ni le Parlement ni le gouvernement ne semblent mesurer la gravité.
À l’hémicycle, la scène vire à l’arène.
Les séances de la Loi de finances 2026 sont rythmées par des chamailleries permanentes, des invectives et un duel quasi quotidien entre Fatma Mseddi et Syrine Mrabet, devenu un véritable rituel politique.
Dans ce décor déjà surréaliste, un député a trouvé le moyen de proposer — à deux reprises — la polygamie en Tunisie, sujet hors-sol en pleine crise nationale.
Pendant que les élus se disputent la palme de la réplique la plus virulente, la situation du pays continue de sombrer dans le silence politique.
Ministres déconnectés
Face à ce désordre, les ministres, eux, ont brillé par une autosatisfaction déconcertante.
À les écouter, « tout va bien » : une Tunisie idéale, déconnectée des pénuries, de l’inflation, de la pollution, du chômage ou de la misère sociale.
Mais les députés, pour une fois, les ont épinglés et les ont fortement critiqués. C’était l’occasion, pour chacun parmi eux, de montrer qu’il fait bien son travail devant les caméras. Tous les ministres ont donc été sévèrement critiqués, sauf un.
Le ministre de la Santé, militaire, a été traité comme une exception sacrée : louanges unanimes, respect absolu, pas une critique, malgré la pénurie persistante de médicaments, la surcharge chronique des hôpitaux, la crise des jeunes médecins ou la détresse du personnel soignant. Une indulgence totale, presque révérencieuse.
Et comme si cela ne suffisait pas, un autre épisode est venu parachever ce spectacle politique : la chaîne YouTube du Parlement a fermé, soudainement jeudi soir, comme par magie.
Sans elle, impossible pour les Tunisiens de suivre les débats, les prises de parole, les affrontements ou les dérives.
En un clic, le Parlement est redevenu une boîte noire, inaccessible au public au moment même où il devrait être scruté davantage.
À Carthage, un chef d’État dans son monde
À Carthage, le président de la République semble hermétique à la grogne sociale.
Ses communiqués nocturnes conservent le même ton : menaçant, parfois injurieux.
Si, dans le passé, il accusait de traîtrise ses adversaires politiques, il a changé de cible dernièrement. Lors de sa dernière rencontre avec la cheffe du gouvernement, vendredi dernier, il a critiqué le manque d’harmonie au sein de l’équipe gouvernementale, soulignant que de nombreux responsables, tant au niveau central que régional et local, n’ont pas encore compris la nature de la phase que traverse la Tunisie. Il a affirmé qu’aucune tolérance ne sera accordée à ceux qui manquent à leurs devoirs.
Le président a également dénoncé certains responsables qui, malgré leur manque de discrétion, tentent d’attiser les tensions et justifient leurs dépassements — voire leurs « crimes », selon ses termes — en prétendant exécuter les directives du chef de l’État. Il a rappelé que lui-même intervient souvent pour résoudre des problèmes relevant normalement des autorités locales, régionales ou centrales.
Un pays au bord du point de rupture
La Tunisie semble vivre l’une des périodes les plus explosives depuis le 25 juillet 2021. Les manifestations qui se multiplient, les secteurs qui s’effondrent, les régions qui suffoquent, les jeunes médecins qui se révoltent, les ONG en colère, les journalistes qui réclament leurs droits les plus élémentaires, l’UGTT qui menace : tout indique que la tension sociale n’est plus un signal faible, mais un grondement continu.
Face à cela, le pouvoir politique avance comme si de rien n’était.
Le gouvernement s’auto-congratule, le président renforce son discours menaçant, et le Parlement se transforme en scène de disputes, de propositions farfelues et de surenchère stérile.
Pendant que les Tunisiens cherchent des réponses, leurs institutions produisent du bruit, pas des solutions.
Le tissu social est déjà fragilisé, mais les institutions fonctionnent désormais à contretemps de la société.
Un pays ne bascule pas du jour au lendemain : il se fissure d’abord, crise après crise, jusqu’à ce qu’une simple étincelle suffise à tout allumer. Et aujourd’hui, ces fissures sont visibles de tous.
Le pouvoir, lui, persiste dans son choix le plus dangereux : ignorer l’alerte, mépriser les corps intermédiaires, verrouiller l’espace public.
L’hiver ne sera pas seulement « chaud » : il sera hautement inflammable.
Et la question n’est plus si la Tunisie atteindra son point de rupture, mais quand.
Raouf Ben Hédi
















3 commentaires
Fares
Tous ces mouvements de protestation populaire finiront en apothéose le 17 décembre 2025? Le putschiste s’est permis de modifier l’histoire de la Tunisie et a décrété cette journée fête nationale. Il ne croyait pas si bien faire. L’histoire peut se montrer ironique et bien cruelle. Inchallah!!!
HatemC
Ce qui se déroule aujourd’hui en Tunisie n’est pas une crise passagère : C’EST L’EFFONDREMENT MECANIQUE d’un système construit autour d’un seul homme qui n’a ni projet, ni stratégie, ni compétence pour gouverner.
Le gouvernement n’est pas défaillant : il est structurellement condamné, car il n’est que l’ombre portée d’un président qui navigue à vue.
Même si tu changes tous les ministres, même si tu remplaces tout le gouvernement, le problème reste entier, ce régime verticalisé autour d’un président solitaire ne peut pas fonctionner.
Depuis 2021, tout repose sur un seul homme persuadé d’incarner la nation mais incapable de produire :
– une vision économique,
– une stratégie sociale,
– un plan industriel ou énergétique,
– une politique publique cohérente.
Résultat ?
Il bricole. Il improvise. Il réagit. Il menace. Mais il ne gouverne pas.
Aucune anticipation. Aucun modèle. Aucun calendrier.
Que dire du parlement, une basse-cour, l’hémicycle n’est plus un pouvoir : C4EST UN THEATRE.
Entre polémiques ridicules (la polygamie en pleine crise nationale) et duels verbaux quotidiens, aucun débat structurant n’émerge.
IL FAUT UN CHANGEMENT DE REGIME PAS DE GOUVERNEMENT
La seule sortie rationnelle et démocratique est claire :
– Retour à des institutions équilibrées,
– Vrai gouvernement responsable devant un vrai Parlement,
– Séparation des pouvoirs,
– Elections libres, inclusives, compétitives,
– Restauration de l’État de droit,
– Médiation sociale réelle (UGTT, ordres professionnels, société civile).
…. LE PAYS NE SE DIRIGE PAS VERS UNE CRISE. IL EST DEJA DEDANS …. HC
Hannibal
@HatemC
Rien à rajouter. Sauf peut-être une chose:
Qu’est-ce qu’il faut faire pour que les électeurs apprennent à bien choisir selon des programmes clairs et pragmatiques ? C’est le nœud du problème. En attendant, un gouvernement apolitique, technique est nécessaire pour sauver le pays pendant une période de transition préalablement fixée.