Il fallait sans doute un miracle pour détourner l’attention des Tunisiens, lassés de compter les crises. Et le miracle est arrivé, auréolé d’abrutissement, brandissant un drapeau d’un autre âge. Un député, Abdessattar Zarai, en plein débat sur le budget de l’État — ce petit détail sans importance — a décidé que l’urgence nationale consistait à rouvrir le dossier de la polygamie et à « revisiter » le Code du statut personnel. Rien que ça. À croire que lorsqu’un régime bat de l’aile, ses éclaireurs sortent fouiller dans les archives poussiéreuses de l’obscurantisme pour trouver un os à ronger à l’opinion publique.
Et il faut reconnaître que l’os en question a été accueilli avec enthousiasme par une caste de primates à peine évolués, convaincus que la racine de tous leurs malheurs se trouve… dans les droits des femmes. La logique est simple, presque enfantine. Si le pays s’effondre, c’est probablement parce que les Tunisiens n’ont plus accès à leur droit sacré de multiplier les épouses, c’est parce que les hommes sont bernés et leur place spoliée par des femmes qui ont acquis des droits. Avec de tels arguments, on comprend mieux pourquoi la pensée critique est devenue un sport extrême.
Une diversion en plein incendie
Mais derrière la bouffonnerie, il y a une visée. Car dans un pays où les libertés reculent, où le pouvoir s’acharne méthodiquement sur la société civile, où les opposants sont traînés devant une justice transformée en service administratif de la répression, une diversion aussi grossière tombe à pic. Le député n’a rien inventé. Il joue simplement la carte classique du populisme de bas étage, ce qui consiste en gros à secouer un chiffon rouge pour éviter qu’on ne regarde l’incendie derrière lui.
Et quel incendie. Libertés civiles et politiques piétinées, associations suspendues ou étouffées, journalistes muselés, juges dociles, opposants incarcérés sur la base de dossiers aussi vides qu’un discours présidentiel sur la sacro-sainte guerre de libération, torture qui refait surface dans les prisons, détentions préventives qui explosent pour mieux neutraliser les voix dissidentes. Ajoutons-y des décisions improvisées, un État en pilotage automatique, et une économie qui n’en finit pas de plonger… A ce stade, la question n’est plus de savoir s’il y a crise, mais dans quel domaine il n’y en a pas.
Le vieux fantasme qui revient quand il n’y a plus d’idées
En Tunisie, certains préfèrent se passionner pour la perspective d’épouser trois femmes supplémentaires, un projet fort porteur apparemment. Le fait est que même avant son interdiction légale, la polygamie était marginale. La société tunisienne n’avait pas attendu le Code du statut personnel pour comprendre que ce modèle était incompatible avec sa modernité naissante. Mais, évidemment, lorsqu’on peine à convaincre, il reste toujours l’appel aux pulsions les plus archaïques. C’est une valeur sûre.
Beaucoup se sont laissé prendre au piège. En partageant, commentant, s’indignant, les réseaux ont offert au député précisément ce qu’il recherchait. Du bruit. Du buzz. Une diversion parfaite. Le temps d’un éclat, les Tunisiens ont parlé polygamie au lieu de parler justice instrumentalisée, pénuries, chômage, pollution, défaillances systémiques, jeunes qui fuient un pays qu’ils n’imaginent plus sauver, ou encore dérive autoritaire assumée. Qui a dit que le populisme ne savait pas faire de miracles ?
Quant à ceux qui soutiennent sincèrement l’idée, ceux qui y ont vu une noble cause à défendre, libre à eux de confesser leur adhésion à une vision inégalitaire et moyenâgeuse du monde. Qu’ils continuent de vivre leurs fantasmes patriarcaux, ça n’a jamais fait avancer un pays.
Pendant la farce, la rue prépare la réponse
Le plus triste n’est pas la sortie du député. Elle n’est que l’expression naturelle d’un paysage politique miné par la médiocrité. Non, le plus triste, c’est qu’elle fonctionne. Qu’elle ait réussi à capter l’attention d’une société pourtant étranglée par les urgences. Parce que c’est cela, la vraie leçon. La diversion marche toujours mieux que le discours rationnel. Et quand le pouvoir s’enfonce dans l’impasse, il laissera volontiers un figurant faire l’intéressant pendant qu’il resserre l’étau ailleurs.
Pendant ce temps, samedi 22 novembre, une marche citoyenne rassemblera ceux qui ont compris la manœuvre. Ceux qui refusent de se laisser hypnotiser par des débats usés, éculés, fabriqués de toutes pièces pour noyer les vraies injustices. Ceux qui savent que le problème du pays ne se résout ni dans un harem, ni dans un retour imaginaire à une virilité conquérante, mais dans la reconquête de l’État de droit, de la justice, et d’un minimum de décence politique.
La polygamie intéresse effectivement les esprits conditionnés par un schéma socioreligieux primitif. La démocratie, elle, intéresse encore ceux qui refusent de marcher à quatre pattes.











4 commentaires
Mhammed Ben Hassine
Sincèrement, le véritable problème ne réside pas chez les soi-disant députés, mais chez ceux qui les ont élus : les Tunisiens.
Hélas le tunisien n’est jamais objectif dans ses choix.normal puisque la Tunisie se classe 79 mondiale selon l’indice mondiale du SAVOIR
Fares
Ces députés ne représentent que 8% de la population. Personnellement, je ne leur donne aucune légitimité, ni crédibilité. Ceci étant dit, je suis d’accord avec vous sur le fait que les tunisiens votent comme des pieds, sinon on n’aurait jamais eu Ennadha au pouvoir, succédée par un régime bien pire celui de Saied élu par plus de 2 millions de tunisiens en 2019 (mais pas en 2024, mais le mal est déjà fait).
Mhammed Ben Hassine
Merci
Mus à part le nembre de seux qui ont voté
Le plus frappant est que la majorité dans leurs choix ou jugement sont subjectifs une paresse du cerveau alarmante
zaghouan2040
Relancer la polémique elimee jusqu’ au ridicule de la polygamie est debilo-comique
Mais le sapin-clown cache la forêt de monstres : la delinquescence avancée de notre société et de notre capacité à vivre ensemble ne serait ce qu’en couple hétérosexuel marié classique
Car la femme tunisienne n’est plus ce qu’elle était
Et quant a la gent masculine ce sont le plus souvent des loques
Les polygamistes version bougnoulesque du masculinisme pregnant cache comme partout dans ce monde l’effondrement du statut masculin mais également le délitement inédit du respect mutuel entre hommes et femmes et leur capacité réciproque a s’engager dans un projet matrimonial