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Entre les clowneries du Parlement et la dignité de la rue

Par Maya Bouallégui

Épisode 1 — Tee-shirts noirs : la Tunisie qui refuse de s’éteindre

En ce moment même où vous lisez cette chronique, une foule vêtue de tee-shirts noirs devrait se tenir à la Place des Droits de l’Homme.

Je n’ai aucune idée du nombre exact de manifestants — puisque cette chronique a été écrite hier — mais j’imagine sans peine des milliers de personnes venues défendre ce qu’on croyait acquis : la justice, les libertés, la dignité.

Les organisateurs ont voulu faire de cette marche un espace où les défenseurs des droits fondamentaux se retrouvent, loin des bannières partisanes et des slogans de boutique.

Des tee-shirts noirs, oui.

Des slogans nationalistes et patriotiques, oui.

Mais pas un drapeau de plus, pas un visage brandi, pas un « camp » contre un autre.

Juste des citoyens qui refusent l’injustice et demandent, calmement mais fermement, un État de droit réel, sans justice télécommandée, sans décisions sous influence.

Dans une Tunisie où militants, avocats et personnalités publiques se retrouvent trop facilement derrière des barreaux, cette marche ressemble à un rappel collectif : personne n’est propriétaire des libertés, mais tout le monde a le devoir de les protéger.

Si la foule est dense aujourd’hui — j’aime imaginer qu’elle l’est — c’est que la société tunisienne n’a pas encore renoncé à l’idée de se tenir debout.

Épisode 2 — Khayam Turki, dangereux le lundi, inoffensif le jeudi

Il y a des affaires qui défient la logique. Et puis il y a Khayam Turki, qui défie même la cohérence interne de ceux qui le poursuivent.

L’homme a déjà été condamné à 48 ans de prison pour complot contre la sûreté de l’État. Quarante-huit. Même les dictatures les plus créatives n’osent pas toujours aller jusque-là.

Mais manifestement, ce n’était pas suffisant : on lui a ajouté une nouvelle affaire, cette fois pour corruption financière.

Et c’est là que le spectacle commence.

Lundi 17 novembre, Khayam Turki a comparu en appel pour l’affaire du complot.

Les avocats exigent le présentiel, comme pour n’importe quel procès normal.

Le tribunal refuse. Procès à distance obligatoire.

Parce que, paraît-il, le détenu serait trop dangereux pour être amené dans une salle d’audience. Très dangereux. Incontrôlable même, à en croire la décision.

Jeudi 20 novembre, trois jours plus tard, on reprend le même Turki et — surprise — on le présente en présentiel devant la chambre criminelle spécialisée dans les affaires de corruption financière. Là, plus de danger.

Le même homme, la même prison, la même période… mais tout va bien. Il peut venir physiquement.

Et pour que le tableau soit complet, des pages proches du pouvoir se sont chargées de diffuser entre-temps des articles incendiaires pour remettre une couche sur « l’ennemi public numéro 2 ».

Un classique désormais : on attaque le prisonnier politique sur les réseaux sociaux pendant qu’on le traine devant les tribunaux et qu’on lui change les règles du jeu.

Cerise sur le gâteau : jeudi prochain, le 27, il retournera en appel pour le même procès de complot… et cette fois encore, ce sera à distance. Danger réactivé.

Donc, résumons :

– dangereux le 17,

– pas dangereux le 20,

– dangereux à nouveau le 27.

Le risque, selon les autorités, fonctionne comme un interrupteur.

Alors la vraie question, la seule : que veulent exactement les autorités de Khayam Turki ?

Parce qu’entre les 48 ans de prison, le nouveau dossier, les haters sur Facebook et ce yo-yo procédural, on dirait bien qu’elles, non plus, ne savent plus trop.

Fin de l’épisode. On enchaîne.

Épisode 3 — La justice, version service VIP

Cette semaine, on a assisté à une scène assez étonnante dans la justice tunisienne. Une véritable première à inscrire dans les annales.

Un partisan zélé du président avait été condamné en première instance à 500 dinars d’amende pour diffamation.

Il fait appel. Et l’appel lui inflige quatre mois de prison avec sursis.

Ce qui, normalement, est contraire au principe même de l’appel, censé être plus clément.

Le monsieur n’a pas apprécié et il avait raison puisque le jugement est contraire à la loi.

Et alors que personne en Tunisie n’ose s’en prendre ouvertement à la ministre de la Justice, lui l’a fait sans hésiter : il a posté une vidéo incendiaire sur les réseaux sociaux pour la prendre pour cible.

Et là, miracle judiciaire : deux jours plus tard, on l’informe qu’il y a eu “erreur de numéro d’affaire”.

Le jugement en appel est annulé, effacé, mis à la poubelle.

Un nouveau procès est fixé pour fin décembre.

Pas un recours, pas une cassation : juste… on recommence.

La question est simple : un justiciable lambda aurait-il eu droit à la même faveur ?

Ou faut-il, pour obtenir une révision express, être un partisan zélé du président et se permettre ce que personne n’oserait tenter : s’attaquer à la ministre en vidéo, comme si on bénéficiait d’une immunité invisible ?

Quoi qu’il en soit, le résultat est là : une séquence judiciaire qui, à elle seule, résume l’époque.

Épisode 4 — Le Parlement découvre le mode avion

Jeudi 20 novembre 2025 : la chaîne YouTube du Parlement a été fermée

Pas d’explication, pas de message, pas même un “désolé pour la gêne”.

On a juste appuyé sur le bouton “off”.

Résultat : nos députés, qui transformaient chaque séance en salle de musculation politique, n’ont plus de caméra pour montrer leurs biceps.

Finies les surenchères théâtrales pour impressionner l’électeur, finies les tirades pour exister trente secondes en ligne.

Sans YouTube, ils perdent 80 % de leur courage et 100 % de leur public. C’est la panique totale chez eux. YouTube coupé : fin du cinéma.

Mais on s’en moque des députés, qu’en est-il pour nous autres citoyens ? Juste tant pis ?

On voulait suivre les débats de la Loi de finances ?

On voulait entendre ce que racontent les ministres ?

Désolé : la transparence est en maintenance.

Officiellement, il reste la deuxième chaîne de la télévision publique.

Officieusement, plus personne ne la regarde.

Aujourd’hui, couper YouTube, c’est couper l’accès du peuple à son Parlement.

Et accessoirement rappeler aux élus qui commande réellement la lumière.

En Tunisie, la démocratie n’a pas besoin de censure : un simple clic suffit.

Épisode 5 — Une épouse ne suffit pas, une idée si

Pendant que la Tunisie tourne en rond entre l’inflation de produits alimentaires à deux chiffres, les hôpitaux saturés, la surpopulation carcérale et les dizaines de prisonniers politiques, un député a trouvé la priorité absolue : instaurer la polygamie. Et il l’a dit à deux reprises.

Quand certains pensent au pays, lui pense… ailleurs, comme il peut, et surtout pas avec la partie du corps destinée à réfléchir.

Et puisqu’il tient tant à la polygamie, allons jusqu’au bout de son raisonnement.

La Constitution garantit l’égalité totale entre hommes et femmes : parfait.

Alors s’il veut plusieurs épouses, je demande immédiatement la polyandrie.

Au nom de l’équité la plus élémentaire.

Et je me ferai un plaisir d’en parler à Syrine Mrabet et Fatma Mseddi, qui adorent déjà faire le show en séance : je suis certaine qu’elles sauront lui expliquer, en direct, ce que signifie vraiment “égalité”.

Je suis même curieuse de voir sa tête quand il comprendra que sa brillante idée peut très bien s’appliquer aussi… à son propre foyer.

Soyons honnêtes : avant sa sortie, personne ne connaissait ce député.

Maintenant, tout le monde répète son nom.

Ses amis machos doivent applaudir avec enthousiasme, à deux mains — enfin, quand l’une d’elles n’est pas absorbée par d’autres activités tout aussi primitives.

Et finalement, il faut reconnaître un avantage à la fermeture de la chaîne YouTube du Parlement : on perd les débats budgétaires, certes, mais on évite aussi ce genre de spectacles moyenâgeux.

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Commentaire

  1. Fares

    23 novembre 2025 | 9h09

    المارشال عمار

    Une pièce de théâtre qui a bercé l’enfance de plusieurs d’entre nous et que les jeunes ne connaîtraient pas. C’est l’histoire d’un ancien soldat (حمدة التيجاني) qui est devenu riche facilement et qui se prenait pour un maréchal. Son palais pullule de profiteurs qui l’encourageaient dans son délire pour lui soutirer de l’argent: des maîtres de musique, de langue arabe (رمضان شطا avec la légendaire et hilarante scène واو يا اهه)….Mais contrairement à Kais Saied, l’épouse du maréchal Ammar Lella Douja (منى نور الدين) voyait d’un très mauvais oeil les délires de son mari et a réussi à le ramener à la raison.