Le système de paiement tunisien vit une mutation brutale : le chèque s’effondre, les traites explosent et les impayés se multiplient — un trio qui révèle à la fois l’impact de la nouvelle loi sur les chèques et les difficultés persistantes des entreprises.
Le professeur en économie et analyste financier, Bassem Ennaifer, est revenu, mardi 25 novembre 2025, au micro de Nadia Fourti dans l’émission Ahla Sbeh, animée par Amine Gara sur Mosaïque FM, sur les données du bulletin « Des paiements en chiffres en Tunisie » arrêté au 30 septembre 2025 et publié récemment par la Banque centrale de Tunisie.
Les traites explosent : +160% et un nouvel équilibre des paiements
Selon les chiffres analysés par M. Ennaifer, les traites (lettres de change) ont enregistré une progression fulgurante de 160% au cours des neuf premiers mois de 2025. Elles ont atteint 3,4 millions d’opérations, pour une valeur totale de 39,79 milliards de dinars.
Le taux de rejet des traites a également augmenté : 10,2% des traites ont été rejetées en nombre, soit environ 346.800 impayées, et 8,8% en valeur, représentant près de 3,50 milliards de dinars.
« Les entreprises n’avaient plus réellement le choix : une partie importante des transactions commerciales, qui se faisait auparavant par chèques différés, est passée aux traites. C’est une adaptation directe au nouveau cadre légal des chèques », explique Bassem Ennaifer.
Effondrement du chèque : moins d’opérations, mais plus de rejets proportionnellement
La nouvelle loi sur les chèques continue de produire ses effets. Le nombre de chèques émis a fortement chuté, entraînant mécaniquement une baisse des chèques sans provision.
En 2024, on comptait environ 272.000 chèques rejetés en neuf mois. En 2025, ce chiffre est tombé à 129.800, soit une baisse de plus de 50%.
Mais un phénomène inverse attire l’attention : la proportion de chèques rejetés sur le total des chèques émis a augmenté, car le volume global de chèques utilisés s’est effondré.
« Le nombre total de chèques diminue, mais la part de ceux qui reviennent impayés augmente. La sinistralité progresse en proportion, même si les volumes baissent », souligne l’analyste.
Montée des impayés : un signal clair du manque de liquidité des entreprises
Si les traites explosent en nombre, elles connaissent aussi un accroissement sensible des impayés.
Les traites impayées sont passées d’environ 134.000 fin septembre 2024 à 346.800 fin septembre 2025.
En valeur, les rejets ont bondi d’environ un milliard de dinars à près de 3,50 milliards de dinars.
Cela traduit un dysfonctionnement important dans la trésorerie des entreprises.
« Les difficultés de liquidité restent très élevées. Les entreprises continuent à souffrir d’un accès insuffisant au financement, ce qui se reflète immédiatement dans les impayés, que ce soit pour les chèques ou les traites », explique Bassem Ennaifer.
Il rappelle également que la traite, moins risquée juridiquement que le chèque, reste un instrument utilisé pour éviter les lourdes conséquences pénales de l’impayé de chèque : « La traite offre des solutions plus souples en matière de recouvrement civil, ce qui explique en partie sa montée. »
Entre régulation et inflation : ce que révèle la mutation des moyens de paiement
La flambée des traites et la hausse des impayés relancent le débat sur un éventuel durcissement de leur cadre légal. « Beaucoup appellent à renforcer la réglementation des traites pour éviter qu’elles ne deviennent un nouveau point de vulnérabilité, comme l’étaient les chèques auparavant », note l’expert.
Interrogé sur l’idée selon laquelle la réforme du chèque aurait freiné la consommation à crédit — et, par ricochet, l’inflation —, M. Ennaifer nuance : « Il est clair que les achats à crédit via les chèques postdatés ont fortement diminué. Cela peut réduire une partie de la consommation. Mais il est exagéré d’y voir ‘le’ traitement de l’inflation. Les causes sont plus structurelles. »
Les chiffres du bulletin de la Banque centrale montrent une transformation profonde des habitudes de paiement des Tunisiens :
- le chèque décline drastiquement,
- les traites deviennent l’instrument dominant,
- les impayés — qu’ils concernent les chèques ou les traites — reflètent les difficultés persistantes des entreprises.
Pour Bassem Ennaifer, ces évolutions appellent une vigilance accrue et une réforme globale du financement des entreprises, afin d’éviter que les instruments de paiement ne deviennent des indicateurs d’un malaise économique plus large.
I.N.












Commentaire
Gg
Le langage bancaire est insupportable. Par exemple « La sinistralité progresse… ».
Quels sinistres? On dit aussi « accident bancaire »!
Mais il n’y a pas mort d’homme, on ne parle pas de tremblement de terre, ou de guerre, ou de pandémie mortelle… on parle seulement de retards de paiements.
Alors un peu de retenue, messieurs dames comptables et banquiers!
Plaie d’argent n’est pas mortelle, disait ma grand mère !