L’affaire Marouen Mabrouk est-elle politique, judiciaire ou économique ? L’homme d’affaires si controversé est-il réellement corrompu, comme l’affirment des milliers de personnes sur les réseaux sociaux et comme le suggère fortement le régime de Kaïs Saïed ? Ou n’est-il pas plutôt un homme d’affaires devenu cible, victime de son patronyme et de son ancien choix marital ?
Le parquet a fixé hier sa caution à un milliard de dinars, déclenchant immédiatement une tempête sur les réseaux sociaux, tant le montant apparaît à la fois monumental et indécent. À quoi correspond réellement cette somme ? Et Marouen Mabrouk est-il victime d’un racket d’État, ou est-il véritablement impliqué dans un détournement d’une telle ampleur ?
Disons-le dès le départ : l’affaire Marouen Mabrouk est profondément politique. Cela saute aux yeux. En aucun cas on ne peut la réduire à une vulgaire affaire de corruption impliquant un homme d’affaires lambda. Et rappelons-le fermement : tant qu’aucune condamnation définitive n’a été prononcée, par une juridiction réellement indépendante, c’est la présomption d’innocence qui s’impose, quelles que soient les rumeurs qui prolifèrent en ligne.
Un dossier qui porte la marque du politique
La dimension politique apparaît d’abord dans la date de son arrestation, le 7 novembre 2023. Une date loin d’être anodine : elle correspond au putsch médical de 1987 ayant porté au pouvoir Zine El Abidine Ben Ali, ancien beau-père de Marouen Mabrouk qui avait épousé sa fille, Cyrine.
Le caractère politique se manifeste également dans l’implication de la Biat dans des projets chers au président Kaïs Saïed : restauration de la piscine du Belvédère, rénovation de la Maison de la culture Ibn Khaldoun, réaménagement de la place Barcelone. La Biat appartient, à 38,75 %, au groupe Mabrouk, que Marouen détient avec ses frères Ismaïl et Mohamed Ali.
Dès lors, il n’est plus possible de présenter Marouen Mabrouk comme un simple justiciable se débattant dans un dossier financier.
Un montant de caution totalement hors normes
Le montant de la caution fixé lundi 24 novembre 2025 par le parquet a de quoi faire vaciller même les esprits les plus endurcis : un milliard de dinars.
À quoi correspond ce montant faramineux ?
Un milliard de dinars, soit mille millions de dinars ou mille milliards de millimes (comme les réseaux sociaux adorent l’écrire), est un montant totalement hors normes. C’est une première dans les annales judiciaires tunisiennes. Même à l’échelle internationale, il est extrêmement rare d’exiger l’équivalent de 292 millions d’euros ou de 336 millions de dollars pour libérer un individu. Même les parrains de la mafia n’ont pas été confrontés à de telles exigences.
Voici des comparatifs pour saisir la disproportion :
Cela représente plus de quatre fois le budget de la présidence de la République pour 2026 (229 millions de dinars).
C’est près de trois fois le budget de la présidence du gouvernement (359 millions de dinars).
Et plus du double du budget du ministère des Affaires culturelles (460 millions de dinars).
Une somme supérieure à la valeur de nombreuses entreprises tunisiennes
Loin des ministères, dans la vie réelle des entreprises, le montant de la caution fixée par le parquet pour Marouen Mabrouk dépasse la valorisation de plusieurs entreprises qu’elles soient privées ou publiques, et ce selon leur cotation sur la bourse tunisienne à la date du lundi 24 novembre 2025.
Voici quelques comparatifs de la valorisation réelle de quelques entreprises :
- BNA : 780,8 millions de dinars (part de l’État : 275 MD).
- STB : 657 millions de dinars (part de l’État : 470 MD).
- Tunisair : 36 millions de dinars (part de l’État : 26 MD). À titre indicatif, un Airbus A320 coûte environ 300 millions de dinars.
Côté privé :
- Biat : 4,52 milliards de dinars ; la famille Mabrouk ne détient que 1,75 milliard de dinars en actions.
- Carthage Cement : 618 millions de dinars.

Un acharnement de quinze ans
Au vu des valorisations de différentes entreprises tunisiennes, parmi les plus connues, il est légitime de s’interroger : la caution exigée pour la libération de Marouen Mabrouk est-elle sérieuse ou franchement caricaturale ? Ne ressemble-t-elle pas à une forme de racket d’État destinée à alimenter une consommation populiste sur les réseaux sociaux, histoire de montrer que le régime Kaïs Saïed « pourchasse les corrompus » et frappe les « gros bonnets » ?
À vrai dire, les déboires judiciaires de Marouen Mabrouk – comme ceux de ses frères – ne datent pas de Kaïs Saïed. Il est poursuivi en justice depuis janvier 2011, et les régimes successifs, toutes orientations politiques confondues, ont cherché à le mettre à terre. Jusqu’au 7 novembre 2023, il avait réussi à échapper à la prison en opposant des documents, des preuves et une traçabilité minutieuse de sa fortune.
On l’accusait – et on l’accuse encore – d’avoir bâti sa richesse grâce à sa proximité familiale avec Ben Ali et d’avoir pleinement profité de l’économie de rente qui gangrène le pays.
Dans une de ses rares déclarations à la presse, il y a plusieurs années, Marouen Mabrouk nous avait résumé la situation en quelques phrases :
« La croissance de notre fortune entre 1987 et 2011 est bien inférieure à celle de dizaines de familles tunisiennes ayant des fortunes comparables. Notre fortune, on la doit à notre père et on a su comment la fructifier. Ma proximité avec Ben Ali a certainement joué, sauf que nous ne sommes pas la seule famille ayant profité de la proximité avec le pouvoir. Ben Ali était proche de tous les hommes d’affaires tunisiens. Nous avons profité, soit. Mais nous avons aussi énormément donné au pays, en impôts, en emplois, en croissance. »
Une stratégie du silence devenue un piège
L’Histoire dira si c’était une erreur, mais les frères Mabrouk ont choisi de défendre leur cause devant la justice, et non dans les médias ou sur les réseaux sociaux. Cette stratégie de discrétion totale, ce refus systématique de s’expliquer devant l’opinion, a laissé un boulevard aux amalgames, aux spéculations, aux récits amplifiés et aux versions romancées de l’affaire.
Jusqu’il y a quinze jours, l’un des frères refusait même de répondre aux appels et messages de Business News, tant il misait sur la stratégie judiciaire.
Sauf que la justice bénéficie de peu de considération aux yeux du régime Kaïs Saïed. Le président l’a dit à plusieurs reprises : le juridisme et la forme ne doivent pas devenir un moyen d’échapper à la justice. Il n’est d’ailleurs pas le premier à avoir tenu ce discours. Bien avant lui, les anciens ministres Mohamed Abbou et Ghazi Chaouachi (aujourd’hui emprisonné) s’agaçaient des juges en charge du dossier, leur reprochant de laisser Marouen Mabrouk en liberté parce qu’il parvenait, à chaque instruction, à démontrer qu’il ne correspondait pas au profil de « véreux » qu’une partie de l’opinion lui prête.
Mohamed Abbou avait même lâché une phrase devenue célèbre : « Ils utilisent le droit pour échapper à la justice. »
Une affaire financière maquillée en affaire politique ?
La chasse aux sorcières ayant visé la famille Mabrouk depuis 2011 s’est poursuivie sous Kaïs Saïed. La restauration d’une piscine, d’une place publique ou de bâtiments culturels relève-t-elle d’hypothétiques négociations officieuses pour faciliter la libération de Marouen, ou n’est-ce qu’un engagement sociétal classique d’un grand groupe économique ? Les historiens auront du travail.
La politique n’autorise pas les coïncidences. La date de l’arrestation, le harcèlement judiciaire depuis près de quinze ans, la détention depuis plus de deux ans, le montant surréaliste de la caution et les réactions ironiques et mordantes observées hier sur les réseaux sociaux laissent clairement entendre que l’on fait face à une affaire 100 % politique, grimée en affaire financière. Comme d’autres dossiers l’ont été en pseudo-complot.
L’Histoire et la justice (la vraie) diront un jour si Marouen Mabrouk est le diable que l’on nous désigne. En attendant, le montant de la caution d’hier ne renvoie pas du tout l’image d’un État saint et d’une justice saine.
Nizar Bahloul












11 commentaires
aissaoui nasser
je n’ai pas compris ce système de caution. Est ce que l’Etat va ldépenser ces mille milliards au cas où mr mabrouk sera lavé de tout soupçon?
Mhammed Ben Hassine
Non cher ami cette caution est le prix d’être libre provisoirement en attendant le jugement final, se présenter devant le tribunal ou le juge d’instruction en état de liberté provisoire, il peut être incarcéré ou innocenté à la fin.
Mhammed Ben Hassine
[que peut-on acheter avec un milliard de dinars ?]
Sauf oubli si nizar vous n’avez pas rependu à question
Tunisair, El fouledh….
Nizar Bahloul
L’article parle de caution et non d’amende. Et c’est bien une première
Mhammed Ben Hassine
Je sais mais je parle du montant 1000 millions de dinars
Mhammed Ben Hassine
Primot se n’est pas une première
L’ancien ministre tecom et pdg de PTT est frappé d’une amende de 950.million dtn très proche 1000 millions de dtn
dhouib boubaker
C’est très simple,il faut exiger des Mabrouk de rendre tout ce qu’ils ont acquis après 1987 et le céder a Cerine Ben Ali dont le feu pere ZABA à déjà demandé la même chose en 2004 d’après ce qu’on raconte ,une fois les biens revenus à la Dame Ben Ali ex Mabrouk ,l’Etat les confisques et on n’en parle plus de l’affaire Mabrouk
Hannibal
Bon! Elle est de combien la commission d’Al Capone?
Il a la même obsession pour l’argent et un jour qui sait, il tombera lui aussi pour fraude fiscale. Le comble, n’est-ce-pas ? Pas tant que ça.
Wait and see…
Mhammed Ben Hassine
BN
Qui a finance [restauration de la piscine du Belvédère, rénovation de la Maison de la culture Ibn Khaldoun, réaménagement de la place Barcelone.]
Est la Biat
Mhammed Ben Hassine
Primot se n’est pas une première
L’ancien ministre tecom et pdg de PTT est frappé d’une amende de 950.million dtn très proche 1000 millions de dtn
HatemC
KAIES SAIED OU LE « MALADE IMAGINAIRE » DE LA POLITIQUE TUNISIENNE
Kaïs Saïed n’est pas en train de gouverner la Tunisie :
il est en train de l’étrangler lentement sous un discours paranoïaque et une obsession maladive pour des ennemis imaginaires.
Pendant ce temps, les vraies maladies du pays — dette, chômage, inflation, pénuries, fuite des compétences — ne sont ni diagnostiquées, ni traitées, ni même reconnues.
L’affaire Mabrouk n’est pas un dossier judiciaire :
c’est un trophée.
Un sacrifice public.
Une offrande jetée à une opinion affamée, pour faire oublier que le pouvoir n’a rien, absolument rien, à offrir.
Un milliard de dinars de caution ?
Ce n’est pas du zèle anticorruption.
C’est une démonstration de force d’un régime qui confond la justice avec l’intimidation.
C’est le prix politique d’un système en faillite qui ne peut plus punir la pauvreté, alors il punit la réussite.
Saïed n’attaque pas les corrompus en réalité, il le fait croire à qui ?
En fait, il attaque ceux qui existent encore dans l’économie réelle, parce que lui n’a produit que du vide.
Zéro croissance.
Zéro stratégie.
Zéro réformes.
Juste un torrent de discours vide de sens.
GOUVERNER POUR LUI C’EST ACCUSER
C’est hurler à la trahison quand l’État s’effondre de l’intérieur.
C’est faire croire que la Tunisie est entourée de conspirateurs, alors que le seul effondrement réel vient de Carthage.
Saïed a transformé la vie politique en tribunal permanent.
Un pays entier est pris en otage par un président qui préfère inventer des monstres plutôt que d’affronter ses propres échecs.
La Tunisie ne se meurt pas à cause des “corrompus”.
Elle se meurt parce qu’elle est dirigée par un pouvoir sans plan, sans courage, sans vision — et désormais sans limite …. HC