Par Maher Hanin*
La rentrée politique 2025 n’a pas été calme, vue la succession des événements et la multiplication des indicateurs qui appellent des lectures contextualisées de la situation : grève de la faim de Jaouhar Ben Mbark, de Issam Chebbi et d’autres prisonniers politiques, soulèvement populaire à Gabès, victime d’une injustice environnementale qui perdure depuis des décennies, multiplication des mouvements sociaux et de contestation, dynamique de grèves régionales et sectorielles prônées par l’UGTT, la plus importante depuis le 25 juillet 2021, et retour de la mobilisation des jeunes médecins et des journalistes… Les foyers de colères bouillonnent.
Peu convaincant, voire repoussant, le discours complotiste perd de performativité ; peu de Tunisiens le suivent. Des députés brisent, soudain, le silence et lèvent le ton. L’intervention de la ministre de la Justice au Parlement a montré un déni inouï de la réalité, insensible aux souffrances des familles, au sentiment d’injustice El Tholem, n’a laissé personne indifférent. Lee L’Eitholm — non à l’injustice — était déjà le slogan rassembleur de la marche du 22 novembre à laquelle a appelé le comité de soutien de Ahmed Souab et les dynamiques jeunes.
Un pouvoir isolé, une opposition fragmentée
Les malheurs des soutiens du président se succèdent ; les plus virulents continuent leur délire, mais beaucoup, gênés, ont disparu ou ont carrément changé de camp. Plus que jamais, le pouvoir est sans soutien réel chez les élites intellectuelles, économiques et politiques. Le prétendu soutien populaire est d’ores et déjà érodé.
En revanche, faibles et veules, les partis d’opposition, les acteurs de la société civile n’ont pas pu changer la donne et arrêter le bulldozer qui marche sur tout : Front de salut, initiative de dialogue national (UGTT – LTDH – FTDES – ONAT), candidatures des opposants injustement empêchés aux élections présidentielles d’octobre 2024, création du Réseau pour les droits et les libertés… Initiative FTDES–LTDH pour tenir un congrès national pour la défense des droits et pour une république démocratique… Tout est inachevé et ne montre pas l’étoile du Nord. Essoufflée et divisée, la société s’avère incapable de trouver une voie de sortie, face à un pouvoir insensible et inamovible.
Liberticide, sans solutions économiques, isolé et en désarroi sur le plan international, dans un monde incertain devant le retour des guerres, et avec la montée de l’extrême droite et des pratiques autoritaristes un peu partout dans le monde, le pouvoir est-il en train de vaciller et de céder ? Ou est-il en train de faire le choix définitif de joindre « l’international néofasciste » et de tuer le rêve des Tunisiens, aspirant à la dignité, à la justice et à un État de droit ?
Générations Y et Z : nouveaux codes, nouveaux combats
Dans cette bourrasque, une attention et un espoir se dirigent vers la génération Z, les 13-20, suite aux dernières révoltes mondiales, dans la continuité de leurs grands aînés baptisés génération Y, plus connectés, sur les réseaux sociaux, armés de leurs écrans pour communiquer, « liver » (lancer un direct depuis Facebook, Instagram…), partager, garder le lien et mobiliser. Bref, de la blogosphère aux médias alternatifs, ces deux générations sont définies par un nouveau style de vie, des manières d’être, des codes et des repères distinctifs pour aborder le monde, la vie en société et agir en politique.
Avant eux, il y a eu la génération des quarantenaires actuels, ébranlée de plein fouet par un chômage structurel, désorientée par le déclin du mouvement étudiant, jadis lieu de socialisation politique, une génération aux ambitions immolées… mais condamnée à rester debout.
Trois générations rapidement lancées dans l’arène politique, avant, pendant et après 2011, s’indignent face à l’État, aux dominants, et à leurs aînés « soixante-huitards », reprochés de ne pas laisser la place et de s’acharner toujours à être aux commandes, sans capacité à se renouveler et à réinventer le politique. Ils sont accusés de dupliquer les conditions de l’échec et de fermer, consciemment ou inconsciemment, l’horizon du possible.
Pour certains, le salut est dans le renouveau générationnel. Oui, il est évident que rien ne se fera de bon, d’efficace et de porteur sans cette force juvénile. Pour être juste, ces trois générations ne sont pas seulement dans une révolution par le numérique ; elles nous proposent des « états modifiés de conscience », un savoir, un imaginaire, un basculement.
Restons prudents. Mais il semble tout de même qu’une fenêtre s’ouvre : on est en train de passer d’un rapport de force déséquilibré entre État fort et société civile faible, d’un statu quo entre État faible et société civile faible, à une société forte et un État faible. « Ceux d’en bas » ne veulent plus et « ceux d’en haut » ne peuvent plus.
Entre crise du militantisme et besoin d’incarnation collective
Il nous a fallu affronter des pressions, surmonter des obstacles pour se maintenir en vie dans des conditions difficiles. Les familles de prisonniers politiques multiplient les cris d’alerte, des avocats s’indignent, des associations tunisiennes pour la défense des droits, en Tunisie et à l’étranger, appellent à un sursaut, au rapprochement de tous contre un, pour dénoncer des politiques désastreuses et défendre la société. Les contestations sociales attestent l’échec des politiques publiques. Le pays couve un changement.
Les citoyens ont délaissé le paysage médiatique mainstream, où règne la médiocrité ; ils cherchent à s’informer via les réseaux sociaux, de bouche à oreille, et des médias étrangers. La majorité silencieuse résiste, comme au temps de Ben Ali, par textes cachés. Les rares journalistes courageux animent encore des foyers de résistance. En somme, un contre-mouvement est en cours d’avancer ; il répond à la guerre déclarée et assumée par le pouvoir, qui a ruiné, brique par brique, l’édifice de l’État de droit que nous avons entamé à mettre en place avec enthousiasme, dans le conflit et le débat, depuis 2011. Il est question de reconstruire, brique par brique, ce qui a été démoli : en premier lieu un désir profond de révolution et de passion émancipatrice.
Si nous partons du constat que cette gouvernance se rapproche à grandes enjambées de sa fin, nul ne peut croire alors que la situation est tenable encore longtemps. Certains ne semblent pas en avoir conscience ou fuient la possibilité. Dans d’autres temps et lieux, il y a eu des moments pareils, et les élites réagissaient, proposaient, s’activaient. Actuellement, nous traversons tous une crise ; elle n’est pas, à ce stade, de nature électorale : elle est existentielle. Il y a certainement une crise du militantisme politique en perte de vitesse, au sein de la famille démocratique. Prendre sa carte dans un parti n’est plus un acte courant. Durant des années après 2011, les militants des partis étaient stigmatisés, moqués ; on célébrait l’engagement associatif, jugé plus ouvert, plus moderne, et l’indépendance des militants, signe d’autonomie intellectuelle et d’intégrité.
Cette crise complexe est due à une multiplicité de causes. Elle n’est surmontable que dans la perspective d’une disparition de la catégorie d’intellectuels séparés de la société, autoaffirmés savants, détenteurs de vérité et de compétences. Plus de rapport maître / ignorant, dans le mouvement de la multitude qui est en cours.
Il est donc urgent que la militance retrouve son élan et agisse. Mais elle a besoin d’une incarnation qui permette le rassemblement des militants. En s’adossant aux syndicats, aux mouvements sociaux et citoyens, aux artistes, le mouvement démocratique peut gagner des batailles et avoir des propositions pour améliorer le sort des classes moyennes, des démunis, des vulnérables, et mobiliser plus largement, et ouvrir des horizons à la jeunesse.
Néanmoins, il ressort, au croisement de ces perspectives insurrectionnelles et institutionnelles observées, que les questions qui divisent semblent nombreuses ; pourtant, sur bien des points, les fossés entre les antagonistes ne semblent pas insurmontables. Faute d’union, le changement possible nécessite un dénominateur commun, une convergence, une incarnation et un narratif, si nous voulons bien un changement par en bas.
Inventer un chemin commun pour reconstruire le politique
L’analyse de la vie psychique du pouvoir nous montre comment se forme un sujet dans l’assujettissement et comment cette formation de soi implique un attachement à la soumission. Renverser cette tendance d’obéissance volontaire par un désir de liberté, de justice et d’insoumission est essentiel et une tâche primordiale. Pour y parvenir, nous avons besoin de partager deux préalables convictions.
En premier lieu, ne pas tomber dans la fétichisation du présent et de l’éphémère. Les expériences vibrantes sont vitales, mais il nous faut aussi un continuum. Les régimes autoritaires s’acharnent à effacer tout ce qui relève de l’histoire collective, de l’histoire des forces sociales et de leurs luttes violemment réprimées. Dans la fumée du présentisme et du culte de la personnalité, ils expulsent tout aux oubliettes : ce sont eux qui inaugurent le début de l’histoire et eux qui assurent le présent, et sans eux point de futur.
Si nous nous défendons, ce n’est pas uniquement contre les répressions, les dominations et les injustices du moment, mais aussi pour défendre notre mémoire collective de lutte. Cette volonté d’effacer toute histoire est au cœur de la politique du pouvoir en place. S’inscrire dans la durée, dans la copénétration des temps, est essentiel pour construire un narratif et allumer les différentes machines désirantes de changement et de libération.
En deuxième lieu, le changement social n’a pas besoin d’un individu entrepreneur de lui-même, comme le souhaite l’idéologie néolibérale. « Guérir ses traumas » suite aux désenchantements, aux désillusions, n’est plus possible si on est seul. Nous avons besoin du collectif, du commun, d’une mémoire, d’une utopie, d’une théorie de changement social, d’un acteur collectif, d’une organisation. D’un prince moderne, disait Gramsci. Agir présume vouloir dépasser l’éparpillement des volontés particulières qui se distinguent et se déchirent, passer de l’infinité de volontés particulières — sans les effacer — à une volonté collective. Nous ne sommes pas encore parvenus, mais nous devons inventer le chemin pour y arriver. Sans renoncer à soi, le chemin passe par des « intermédiaires » : médias libres, associations, culture, pensée critique, organisations politiques, actions communes…
*Maher Hanin – Sociologue, activiste de la société civile










