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Tunisie–Union européenne : la semaine où tout a dérapé

Service IA, Business News

Par Maya Bouallégui

En l’espace de quatre jours, les relations entre la Tunisie et l’Union européenne se sont brutalement dégradées : rencontre syndicale contestée, convocation de l’ambassadeur européen, mise au point sèche de la Commission, résolution hostile du Parlement, et rappel à l’ordre d’une ambassadrice européenne. Entre postures de souveraineté, pressions diplomatiques et calculs politiques non désintéressés, Tunis et Bruxelles ont vécu l’une des semaines les plus tendues de leur Histoire.

Depuis quelques jours, le climat entre la Tunisie et l’Union européenne s’est nettement dégradé. Rien de spectaculaire en apparence, mais suffisamment d’accumulations pour que l’on comprenne que quelque chose a basculé. Les signaux d’alerte étaient là, ignorés ou minimisés, avant d’exploser cette semaine en une série de gestes, de mots et de réactions qui ne trompent personne. Ce vendredi matin, la capitale se réveille sous la pluie et le temps très gris ; sur le terrain diplomatique, ce n’est pas très différent entre Carthage, Bruxelles et La Haye.

Lundi 24 novembre : la rencontre qui déclenche l’orage

Lundi 24 novembre, Noureddine Taboubi, secrétaire général de l’UGTT, reçoit l’ambassadeur de l’Union européenne, Giuseppe Perrone. Une rencontre classique dans le monde diplomatique, mais qui, cette fois, met le feu aux poudres.

À Carthage, l’entretien est perçu comme une intrusion dans un moment politique sensible. Ce qui, ailleurs, relèverait de la routine devient ici une offense.  

Mardi 25 novembre : Carthage passe à l’acte et convoque l’UE

Mardi 25 novembre, la présidence convoque officiellement l’ambassadeur Perrone pour lui adresser une « protestation ferme ».

Le communiqué publié mercredi matin par Carthage, met en avant un « non-respect des règles du travail diplomatique », une accusation lourde, rarement employée dans ce type d’affaire.

Le ton est posé : la Tunisie défendra sa souveraineté « sans compromis ». Le message est destiné autant à l’opinion tunisienne qu’à l’étranger.

C’est la première escalade.

Mercredi 26 novembre : Bruxelles réplique, polie mais inflexible

Quelques heures après la publication du communiqué présidentiel, la Commission européenne répond publiquement.

Dans un point de presse très suivi, son porte-parole Anouar El Anouni rappelle d’abord un principe essentiel : les ambassadeurs européens dialoguent naturellement « avec un large éventail d’acteurs » dans leurs pays d’accueil, y compris les syndicats, la société civile et les organisations professionnelles. Ces contacts, précise-t-il, font partie intégrante des usages diplomatiques internationaux.

Puis il va plus loin, en citant explicitement le prix Nobel de la paix 2015 :

« Le prix Nobel de la paix 2015 a été attribué au Quartet du dialogue national — dont l’Union générale tunisienne du travail faisait partie — pour sa contribution décisive à l’instauration d’une démocratie pluraliste en Tunisie », rappelle-t-il, selon les termes du comité Nobel.

Le message est limpide : l’UGTT n’est pas un interlocuteur comme un autre. Elle est reconnue mondialement pour son rôle dans la transition démocratique tunisienne. La rencontrer n’est pas seulement légitime — c’est normal pour un diplomate européen.

En filigrane, Bruxelles renvoie à un cadre plus large : la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques, qui garantit aux diplomates la liberté de rencontrer les acteurs de la société civile pour comprendre l’environnement politique d’un pays.

Autrement dit, sans le dire frontalement : l’ambassadeur n’a fait que son travail, et la réaction de Carthage est en décalage total avec les normes internationales.

Entre les lignes, un autre message apparaît — plus politique, plus sensible.

L’Europe rappelle son attachement à la démocratie tunisienne, celle-là même que le Quartet avait contribué à instaurer.

Et le sous-texte devient alors évident : si l’UE défend ces valeurs, c’est parce qu’elles sont aujourd’hui malmenées.

Jeudi 27 novembre : l’Europe frappe fort

Jeudi 27 novembre marque un tournant. Le Parlement européen adopte, à 464 voix pour, une résolution d’une sévérité inhabituelle demandant la libération immédiate de Sonia Dahmani, dénonçant les procès fondés sur le décret-loi 54, et appelant à la fin des poursuites visant journalistes, opposants et défenseurs des droits.

Le texte évoque la situation tunisienne comme un « recul de l’État de droit ».

Le discours change de nature : ce n’est plus un simple désaccord protocolaire, mais un avertissement politique majeur.

Quasiment au même moment de la publication du communiqué du parlement une autre information tombe : Sonia Dahmani quitte la prison de la Manouba après une décision de libération conditionnelle signée par la ministre de la Justice.

Officiellement, la décision était déjà en préparation et répond favorablement à une demande de libération formulée par l’Ordre des avocats le matin même.

Officieusement, le timing interroge.

Il est difficile d’ignorer l’enchaînement : résolution du parlement le matin, libération quasiment au même moment.

À Bruxelles, on prend note.

À Tunis, l’opposition y voit la preuve que la pression européenne n’est pas restée lettre morte.

Les soutiens du président dénoncent l’inverse et affirment que la décision n’est dictée par personne.

Les réseaux sociaux s’emballent, les opposants au régime se moquent des partisans, alors que ces derniers jurent leurs grands dieux que la libération de l’avocate n’a rien à voir avec le vote du parlement.

Jeudi 27 novembre (soir) : Saïed hausse encore le ton

Le même soir, le chef de l’État tranche et enregistre un discours enflammé de huit minutes, diffusé vendredi à 5h19 du matin.

Il fustige la résolution du Parlement européen du matin, l’accuse d’ingérence dans les affaires internes de la Tunisie et réaffirme que l’État ne recevra de « leçons » de personne, au nom d’une souveraineté qu’il présente comme non négociable.

Au milieu de cette tirade, il évoque aussi une décision de justice récente, présentée comme ayant été prise en toute indépendance et bien avant la résolution européenne. Il ne prononce à aucun moment le nom de Sonia Dahmani, mais le timing de la libération conditionnelle (le matin même) et la construction de son propos rendent l’allusion transparente pour n’importe quel auditeur.

Le président s’en prend à ceux qui suggèrent que la Tunisie aurait cédé à des pressions extérieures, estimant que ces lectures portent atteinte à la dignité de l’État et à l’indépendance de la justice. Là encore, sans citer ni personne ni dossier, c’est bien la controverse autour de la libération de l’avocate qui se dessine en arrière-plan.

Le message est double : à l’extérieur, il récuse toute influence européenne ; à l’intérieur, il rappelle que les décisions restent, selon lui, souveraines. Et il conclut en promettant de répondre « défi par défi », sans céder d’un pouce sur la posture affichée.

Vendredi 28 novembre : deux communiqués et du mystère

La matinée du vendredi commence tôt. À 5h19, la présidence publie un premier communiqué avec la vidéo de l’entretien de la veille entre Kaïs Saïed et son ministre des Affaires étrangères.

Outre les réponses au parlement européen et la question de la souveraineté, Kaïs Saïed mentionne, sans la nommer, une « représentante étrangère » à qui une protestation ferme devait être adressée par le ministre.

Rien de plus. Ni identité, ni contexte, ni explication. Il dira juste que cette représentante étrangère aurait « foulé aux pieds les usages diplomatiques.»

L’ambiguïté dure à peine quelques heures.

À 9h30, un second communiqué tombe, cette fois signé du ministère des Affaires étrangères.

Il apporte la précision manquante : la diplomate visée est Josephine Frantzen, ambassadrice des Pays-Bas en Tunisie. Le ministère annonce qu’elle a été convoquée jeudi, immédiatement après la réunion du ministre avec le président à Carthage.

On comprend alors la séquence réelle : jeudi, quelques heures après le vote du parlement européen, le président reçoit, tout en colère, le ministre et lui ordonne de faire parvenir une protestation « ferme », le ministre quitte Carthage et dans la foulée, convoque l’ambassadrice des Pays-Bas.

Le second communiqué révèle aussi ce que le premier laissait dans l’ombre : ce rappel à l’ordre ne vise pas l’UE en tant qu’institution seulement, mais cible en plus directement un État membre.

Reste une question majeure : pour quel motif précis l’ambassadrice a-t-elle été convoquée ? Ni la présidence ni le ministère ne l’expliquent.

Aucune indication, aucun fait reproché, aucune rencontre incriminée. Le flou est total.

Ce silence nourrit un malaise : cette convocation s’inscrit-elle dans la même logique de tension avec l’Europe ? Un signal envoyé aux diplomates occidentaux ?

D’une simple extension de la posture souverainiste adoptée cette semaine par le pouvoir tunisien ? D’une exagération conjoncturelle destinée à consolider une posture politique interne ?

Impossible à déterminer.

Mais un fait demeure : en moins de 24 heures, Tunis aura visé à la fois l’Union européenne et un pays européen individuellement, élargissant brusquement le champ du bras de fer.

Entre souveraineté proclamée et réalité des rapports de force

Toute la semaine aura été marquée par une rhétorique martiale sur la souveraineté, la dignité et l’indépendance du pays.

Le président, comme ses partisans, ont multiplié les déclarations exaltées, les mises en garde et les postures viriles.

Mais derrière cette démonstration de force, une lecture plus subtile s’impose et elle se cache dans l’écart grandissant entre le discours et la réalité.

L’UE reste le premier partenaire économique de la Tunisie. Le premier partenaire commercial. Le premier fournisseur d’aide. Le premier acteur engagé dans la gestion migratoire.

En réalité, chacun joue sa partition :

La Tunisie affiche une fermeté spectaculaire, souvent destinée à galvaniser une opinion intérieure en quête d’affirmation.

L’Europe hausse le ton, mais sans aller jusqu’à la rupture, parce qu’elle a besoin d’un partenaire qui surveille ses frontières sud.

Il n’y a pas de crise totale, mais il y a une rupture de ton — brutale, bruyante, assumée.

Cette semaine n’a donc pas scellé une vraie rupture, mais elle a mis en lumière une évidence : quand la rhétorique monte, ce n’est pas toujours la puissance qui parle, mais parfois la fragilité qui se protège.

Les diplomates le savent, les Européens aussi, et les Tunisiens plus encore.

Reste à voir si cette escalade restera un épisode isolé… ou le premier chapitre d’une relation désormais gouvernée par la méfiance, les postures et les coups d’éclat. Car entre Tunis et Bruxelles, une certitude s’impose : ce n’est plus seulement une question de ton. C’est une question de confiance.

Maya Bouallégui

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6 commentaires

  1. Fares

    28 novembre 2025 | 21h18

    Une autre remarque, dans quelques jours, quelques semaines ou peut-être quelques mois, l’UGTT et l’UE seront toujours là, mais probablement pas Kaies Saied qui se tient en ce moment sur des sables mouvants.

  2. Fares

    28 novembre 2025 | 21h11

    Voilà le résultat de l’absence d’une cours constitutionnelle pour garder un oeil sur la folie des grandeurs de Saied et ses délires récurrents et fréquents. Il a fallu une décision ferme de la part de l’UE pour rétablir un tout petit peu la justice en Tunisie et le chemin qui reste est très long. La justice ne sera complètement rétablie qu’après la chute de ce régime ***. En attendant, nous sommes preneurs de toute aide étrangère dans cette direction (puisque le putschiste a démantelé toutes les institutions et organisations du pays).

    Concernant la souveraineté, quelqu’un qui se fait bombarder par des drones présument israélien sans protester fera mieux d’éviter de parler de souveraineté dorénavant pour ne pas avoir l’air d’un clown. Je dit ça comme ça et en passant.

  3. Tunisino

    28 novembre 2025 | 18h35

    L’Europe c’est qui, c’est rien, sauf que la Tunisie n’a jamais réussi à faire des muscles sous la direction de littéraires et d’illettrés, médiocres mais chanceux, depuis 1956. Les médiocres des systèmes éducatif et professionnel tunisien sont incapables de rêver pour rendre la Tunisie un pays avancé. Ils suivent un modèle littéraire étranger dénué de vision, d’audace, et de discipline. Ce modèle, basé sur l’aveuglement, le manque d’objectivité, et la mauvaise gestion des priorités, a rendu ce pays une blague en Europe et dans le monde. Le problème a été et demeure dans l’incompétence et l’irresponsabilité des dirigeants tunisiens, ils oublient toujours qu’ils sont des fonctionnaires payés par les sinistrés tunisiens pour faire décoller durablement la Tunisie et non pour s’assurer qu’elle reste sur sol pour toujours.

    • zaghouan2040

      28 novembre 2025 | 21h02

      Mais effectivement ce pays est une (mauvaise) blague a l’usage d’une population d’idiots irresponsables
      Tout l’édifice bourguibiste a été détruit ou presque
      l’État de Droit
      La société du savoir et du mérite
      Notre jeunesse,c’est à dire notre avenir
      La dignité des Tunisiennes et Tunisiens Notre environnement et nos capacités d’adaptation au basculement climatique ( c’est un cataclysme silencieux encore largement incompris)
      L’appartenance a une Nation soucieuse de ses enfants

      Oui la Tunisie est en pleine descente aux enfers suite à quarante années de destruction des forces vives du pays de dictature policière d’absence d’État de Droit de népotisme de corruption institutionnalisée de régionalisme structurel et de diffusion systémique de l’idiotie de l’égoïsme de la servilité et de la cruauté

  4. Hannibal

    28 novembre 2025 | 14h15

    Chercher l’organe cause du dérapage et ensuite le réparer ou le remplacer

  5. zaghouan2040

    28 novembre 2025 | 13h49

    Les relations entte Bruxelles et Tunis sont exactement les mêmes que celle prévalant au temps du régime de benali