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Une liberté rendue, des dizaines encore confisquées

Par Ikhlas Latif

On va commencer, pour une fois, par respirer un peu. Oui, respirer. Parce que la libération de Sonia Dahmani, Samir Taieb, Mustapha Djemali et Abderrazak Krimi nous a offert un minuscule souffle d’air dans une atmosphère politique devenue irrespirable.
Et que les images de Sonia retrouvant enfin sa liberté — cette liberté qui lui avait été arrachée sans l’ombre d’une justification — avaient quelque chose de profondément émouvant. De presque irréel. De presque… normal, en fait. Parce que ces gens-là n’avaient rien, absolument rien, à faire en prison.

Mais attention ! Qu’on ne vienne surtout pas nous vendre ce moment comme une preuve de la « clémence » du régime. Qu’on ne vienne pas nous recycler les vieilles fables paternalistes du pouvoir magnanime qui libère quand il veut, comme il veut, pour qui il veut.
Parce que — et il faut le répéter autant de fois que nécessaire — la liberté n’est pas une faveur. C’est un droit.
Les propagandistes du régime peuvent bien hurler au bienfait souverain envers ceux dont « le pied a glissé (sic) » rien n’effacera l’arbitraire de ces détentions, ni l’humiliation infligée à des innocents.

Une coïncidence ? Mais oui, bien sûr…

Évidemment, la libération tombe pile le même jour que la résolution du Parlement européen sur l’état des libertés en Tunisie. Un hasard, jurent les propagandistes. Un pur hasard, renchérit le président, dans une sortie théâtrale d’indignation contre ces Européens qui osent, quelle hérésie diplomatique, s’ingérer dans nos affaires internes.

Ce souverainisme, on l’agite partout et on en asperge chaque discours, sauf qu’en réalité, il sert surtout à couvrir l’arbitraire.

Et soyons clairs. Personne, absolument personne, n’accepte qu’une puissance étrangère décide pour lui. C’est une évidence universelle. L’indépendance, ce n’est pas un luxe. C’est un principe. Point.

Mais ce qui est vendu aujourd’hui aux masses sous le label “souveraineté” n’a rien à voir avec la souveraineté réelle. Ce souverainisme-là, hypertrophié, poussé jusqu’à l’absurde, est devenu une arme politique, une justification prête-à-l’emploi pour transformer l’injustice en choix national, l’arbitraire en décision légitime, et la répression en expression sacrée de la volonté du peuple.

Autrement dit, la souveraineté comme rideau de fumée. Comme instrument idéologique pour faire taire les critiques, à l’intérieur comme à l’extérieur, en proclamant que toute opposition, toute alerte, toute dénonciation n’est rien d’autre qu’un complot contre la Nation.

Le problème, évidemment, c’est que cette version du souverainisme se soucie peu des engagements internationaux librement signés par la Tunisie. Elle piétine au passage les conventions ratifiées, les pactes, les chartes, les accords — tout ce qui, pendant des décennies, a construit la crédibilité internationale du pays.

Alors oui, permettons-nous une lecture un tantinet plus sérieuse et nettement moins folklorique que celle servie par les porte-voix du pouvoir. Car la coïncidence, en politique, n’explique jamais tout. Et le souverainisme crié trop fort finit toujours par sonner comme une diversion.

Les libérations : soulagement, oui, mais surtout vigilance

La libération de Sonia Dahmani — comme celle de Samir Taïeb, Mustapha Djemali ou Abderrazak Krimi — arrive dans un contexte où les pressions internationales existent, bien sûr, mais ne suffisent jamais à elles seules à faire reculer un pouvoir qui a démontré, depuis des années, sa capacité à absorber les condamnations étrangères sans broncher.
Ce n’est pas aujourd’hui, par magie, que ces textes deviendraient soudain contraignants.

Surtout que la politique européenne est dictée avant tout par une obsession qu’est la question migratoire et la protection de ses frontières. Et autant dire que, sur ce terrain-là, le régime actuel joue le rôle à la perfection.

L’Europe peut bien s’alarmer de la situation des libertés, mais elle sait pertinemment que c’est ce régime-là qui lui rend le service le plus utile : contrôler, bloquer, et externaliser le sale boulot migratoire. Même les plus indignés des eurodéputés savent que, dans cette équation, les principes moraux pèsent moins lourd que les intérêts sécuritaires.

Alors oui, l’international a vu, a commenté, a réagi. Mais si le pouvoir a choisi ce moment précis pour desserrer légèrement l’étau, ce n’est pas seulement pour répondre à Bruxelles, c’est parce que le pays bouge, et ça, un régime autoritaire le sent toujours avant tout le monde.

Les mobilisations qui reprennent, Gabès qui refuse de se taire, les grèves qui s’enchaînent malgré les intimidations, les associations qui continuent de résister malgré les suspensions, les prisonniers politiques dont les voix traversent les murs, et même l’air du temps qui change imperceptiblement dans la rue… tout cela crée une pression diffuse, mais réelle, que nul pouvoir autoritaire ne peut ignorer.
Et cette pression, lorsqu’elle s’accumule, oblige parfois les régimes à relâcher la soupape — juste assez pour éviter l’explosion, jamais assez pour que cela devienne un virage démocratique.

C’est exactement ce qui s’est passé ici. Une manœuvre de délestage. Un geste calibré, pensé non pas comme un apaisement, mais comme une respiration contrôlée.
Une manière de dire : « voyez, nous sommes justes », tout en se donnant ensuite la latitude de frapper plus fort là où ça fait mal.

La preuve n’a pas tardé.

Et puis ce matin, les verdicts…


Comme pour nous rappeler, au cas où un soupçon d’euphorie nous aurait effleurés…quelques heures à peine, les verdicts en appel dans l’affaire dite de « complot contre la sûreté de l’État » tombent, lourds, violents, implacables, rendus dans un procès verrouillé. Un verdict qui confirme ce que nous savons déjà. La fuite en avant continue, le passage en force aussi.
Voilà le véritable message du régime, voilà la réalité politique derrière la façade. Un pouvoir qui respire un instant pour mieux cogner ensuite.

Alors oui, réjouissons-nous de voir Sonia libre, de la voir debout, digne, souriante. La joie est légitime, humaine, nécessaire. Mais ne confondons pas ce soulagement avec un acquis. Ne tombons pas dans le piège d’y lire un signe d’apaisement.
Parce que des dizaines d’innocents restent en prison, d’autres sont poursuivis, et l’injustice continue de frapper avec la même brutalité.
Parce que ce qui les enferme, ce n’est pas un dossier, ni un juge, ni une procédure : c’est un pouvoir qui a refermé le chapitre démocratique, qui gouverne par la peur, et qui ne lâche pas réellement prise.

On ne remerciera pas un régime pour avoir rendu ce qu’il n’aurait jamais dû confisquer : la liberté.

Et la seule vérité qui importe c’est la conviction que la liberté se conquiert ici, par nous, et jamais par procuration. La conviction que chaque bribe de liberté coûtera un prix exorbitant.

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