Invité vedette des Journées de l’Entreprise, ce jeudi 12 décembre 2025, Dominique de Villepin a livré une analyse à la fois lucide et ambitieuse du rôle que la Tunisie pourrait jouer dans le nouvel ordre économique mondial. Pour l’ancien Premier ministre français, le pays se situe à « un carrefour décisif » où se rejoignent enjeux géographiques, économiques et géopolitiques.
La Tunisie, un pivot stratégique encore sous-exploité
Dès l’ouverture de son intervention, il a insisté sur une idée forte : « La Tunisie peut être l’un des grands espaces d’interconnexion entre l’Europe et l’Afrique ».
Dans un contexte où les chaînes de valeur mondiales se réorganisent, il estime que la proximité du pays avec le continent européen, sa stabilité relative et la qualité de ses compétences humaines constituent des atouts essentiels pour devenir un territoire naturel du near-shoring : « La réindustrialisation de l’Europe passera par des territoires de coopération privilégiés. La Tunisie fait partie de ces territoires. »
De Villepin voit aussi un potentiel important dans le positionnement financier du pays. En évoquant l’exemple de Dubaï, « modèle d’innovation juridique et financière au service de l’économie régionale », il estime que la Tunisie pourrait devenir :
- une plateforme d’échanges,
- un comptoir financier régional,
- un espace de services juridiques et numériques au service du commerce euro-africain.
Pour y parvenir, il appelle la Tunisie à s’inscrire pleinement dans les grandes dynamiques en cours : intégration dans les corridors logistiques émergents, modernisation des infrastructures, capacité à se connecter aux futurs réseaux méditerranéens et eurasiatiques. La clé, selon lui, est d’assumer une vision d’ouverture et de coopération économique structurée.
Les messages clés d’un monde en bascule
L’intervention de Dominique de Villepin ne s’est pas limitée à la Tunisie : elle s’est inscrite dans une lecture globale d’un ordre économique en pleine recomposition. L’ancien Premier ministre français décrit un monde engagé dans un mouvement profond de recomposition, qu’il résume à l’idée de « destruction créatrice » des rapports de puissance, des technologies et des modèles économiques.
1. La fin de l’hégémonie occidentale
De Villepin estime que le monde entre dans une phase de rivalités, après des décennies de stabilité relative dominées par l’Occident. La montée en puissance de l’Asie, les ambitions de l’Inde, le rôle croissant du Moyen-Orient et la multiplication des pôles technologiques redéfinissent les équilibres.
Il note : « Nous étions habitués à un monde stable. Nous faisons désormais face à un monde de rivalités. »
2. Une mondialisation fragmentée
Selon lui, la mondialisation n’est plus un espace fluide mais « un terrain de confrontation ». Les grandes puissances remodèlent leurs stratégies industrielles et technologiques :
- les États-Unis misent sur la domination numérique et énergétique,
- la Chine construit des corridors pour sécuriser ses flux,
- l’Europe adopte des mesures défensives pour protéger son marché.
Cette fragmentation entraîne une compétition accrue autour des chaînes d’approvisionnement, des infrastructures et des technologies critiques.
3. Trois risques mondiaux majeurs
De Villepin identifie trois foyers d’instabilité qui pèsent sur l’économie mondiale :
- le risque de stagflation, nourri par la fragmentation économique ;
- la bulle spéculative de l’intelligence artificielle, tant que les usages productifs ne rattrapent pas les valorisations ;
- la fragilité d’un système financier trop dépendant du dollar, qui devient selon lui un facteur de vulnérabilité.
4. Un monde multipolaire à trois modèles
L’ancien Premier ministre français décrit un avenir structuré autour de trois formes de capitalisme :
- le capitalisme d’État chinois, planifié et orienté infrastructures ;
- le capitalisme de plateformes américain, centré sur la donnée et la puissance technologique ;
- le modèle européen, fondé sur la consommation de masse, mais qui doit impérativement se réindustrialiser.
Ce triptyque crée des tensions, mais aussi des opportunités pour les régions intermédiaires — dont l’Afrique du Nord.
5. L’interconnexion comme nouvelle clé de puissance
Un des axes les plus forts de son intervention concerne la montée en puissance de l’interconnexion comme levier géoéconomique : réseaux ferroviaires et maritimes, plateformes énergétiques, infrastructures numériques, systèmes de paiement. Les grandes zones économiques ne cherchent plus seulement à produire, mais à contrôler « les points de passage, les données et les standards ».

Des conclusions qui reconfigurent les cartes
Dominique de Villepin a conclu son intervention en revenant sur la mutation profonde des équilibres régionaux.
Le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, futurs centres économiques mondiaux
Selon lui, la région connaît un basculement stratégique : diversification accélérée des économies du Golfe, montée en puissance des fonds souverains, investissements massifs dans les infrastructures, création d’écosystèmes juridiques et financiers innovants.
« Le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord seront, dans dix ans, l’un des espaces économiques les plus dynamiques du monde. »
Une Europe affaiblie, mais centrale
De Villepin admet que l’Europe fait face à des défis lourds — énergie, technologie, désindustrialisation — mais rappelle qu’elle restera un partenaire incontournable pour ses voisins :
« L’Europe va souffrir, mais elle restera un acteur indispensable pour ses voisins du Sud. »
Et pour la Tunisie ? Une opportunité stratégique à saisir
En conclusion, Dominique de Villepin estime que la Tunisie se trouve dans une position particulièrement favorable pour tirer parti de cette recomposition mondiale. Elle peut :
- accueillir une partie des chaînes de valeur européennes,
- se positionner comme hub de services, de finance et de logistique,
- devenir une plateforme d’interconnexion régionale,
- bénéficier de la nouvelle géographie des corridors économiques.
Il résume sa conviction dans une phrase qui a marqué l’audience :
« Les transformations mondiales ne sont pas une fatalité : ce sont des opportunités pour ceux qui savent s’y inscrire. La Tunisie peut en faire partie. »
I.N.













5 commentaires
eljedm
Un discours brillant, mais hors réalité.
Dominique de Villepin a parlé d’une Tunisie qui n’existe plus.
Le potentiel est invoqué depuis des décennies pendant que le pays régresse : infrastructures routières, portuaires et aéroportuaires inexistantes ou dépassées, cadre juridique obsolète, réglementation des changes archaïque, administration non digitalisée, corruption.
On ne devient pas un hub par la géographie, mais par la gouvernance et l’exécution. La Tunisie n’a pas dix ans de retard, mais près d’un demi-siècle.
Le potentiel sans réformes n’est pas une promesse.
C’est un mirage.
HatemC
Ce que je reproche à Villepin — comme à tous ces intervenants qui défilent en Tunisie pour les séminaires et les “Journées de l’Entreprise” — c’est cette HYPOCRISIE permanente :
Ils caressent toujours le pays dans le sens du poil.
Des discours polis, creux, interchangeables… totalement déconnectés de la réalité tunisienne.
Jamais un mot pour nommer les faiblesses.
Jamais un diagnostic pour réveiller les consciences.
Jamais la vérité crue : la Tunisie a du retard, et elle s’enfonce parce qu’on continue à lui servir des compliments diplomatiques au lieu d’un électrochoc.
Avec leurs formules vagues — “la Tunisie pourrait devenir…”, “la Tunisie a du potentiel…” —
ils ne rendent pas service au pays.
Ils l’endorment.
Ils l’entretiennent dans l’illusion.
Ce n’est pas du respect.
C’est de l’hypocrisie.
Et c’est une faute …. HC
HatemC
Un discours brillant… mais totalement déconnecté
Dominique de Villepin possède l’art de la grande narration géopolitique : phrases élégantes, vision panoramique, références aux “corridors”, “interconnexions” et “rivalités de puissance”.
Mais ce discours, séduisant intellectuellement, repose sur une fiction stratégique dès qu’il s’applique à la Tunisie.
La Tunisie, carrefour décisif entre l’Europe et l’Afrique” : une idée séduisante… mais fausse aujourd’hui
Villepin parle en potentiel, pas en réalité.
Pourquoi ?
Parce que la Tunisie a raté le virage du développement, et surtout celui du positionnement géoéconomique.
Pendant que la Tunisie stagnait :
– Le Maroc a construit Tanger Med,
– attiré les géants de l’aéronautique,
– sécurisé des zones industrielles modernes,
– investi dans le rail, les énergies, les liaisons africaines,
– négocié agressivement avec l’Europe et les États-Unis,
– fait de sa diplomatie économique un outil de puissance.
Aujourd’hui, c’est le Maroc qui est devenu le hub euro-africain, pas la Tunisie.
La Tunisie n’est plus un carrefour : elle est un cul-de-sac administratif, logistique et réglementaire.
Les “atouts” cités par Villepin existent uniquement sur le papier
Il parle de proximité géographique, de qualité des compétences, de stabilité relative…
Mais dans les faits :
– les infrastructures sont dépassées,
– les ports sont congestionnés et peu performants,
– l’administration décourage l’investissement,
– l’instabilité réglementaire est permanente,
– les compétences fuient massivement (180 000 ingénieurs et médecins partis en 5 ans).
Un pays ne devient pas un hub parce qu’il pourrait l’être.
Il le devient parce qu’il se gouverne pour l’être.
Et la Tunisie ne se gouverne plus dans cette direction depuis 20 ans.
Villepin évoque un “modèle d’innovation juridique et financière” à la Dubaï.
Dubaï est le fruit de 50 ans de stratégie, de constance et de radicalité économique.
La Tunisie n’a pas adopté une seule réforme structurante depuis 2011.
VILLEÏN PARLE D’UN PAYS QUI POURRAIT EXISTER ….MAIS QUI N’EXISTE PAS … HC
Michel ERRBAI
Un politique demeure demago et populiste…
raouf.mo
Votre comparaison avec le Maroc est un peu biaisée à un détail près, si le pays a durci le ton avec l’occident, c’est parce qu’il a un allié de taille, déterminant, qui mène à la baguette tous les puissants du monde et dicte ses ordres aux bailleurs de fond de la péninsule arabique. Le bond qu’a pu réaliser le pays, en terme d’infrastructures ces 20 dernières années est hallucinant, surprenant, mais compréhensible pour celui qui veut comprendre. La Tunisie traîne un boulet qui la maintient au fond et la mène à sa perte, entouré d’une racaille , de la même espèce que celle qui cirait les pompes à Benali et Bourguiba