Un document publié par un think tank américain, un éditorial dans la presse tunisienne, puis une réponse argumentée quelques heures plus tard. En l’espace d’une journée, mardi 23 décembre, un débat intellectuel de haut niveau s’est ouvert autour de la manière dont certaines élites occidentales et tunisiennes pensent la Tunisie, son rôle et sa place dans les équilibres internationaux. Plus qu’une polémique, une confrontation de lectures.
Mercredi dernier, 17 décembre 2025, le Washington Institute for Near East Policy publiait une note consacrée à la Tunisie, signée par Sabina Henneberg, chercheuse principale au sein de l’institut et directrice de son programme de recherche pour jeunes chercheurs. Le document analyse la montée des protestations sociales et politiques et suggère que ce contexte ouvre la voie à des initiatives américaines « à faible coût ». Rédigée dans le langage feutré des cercles stratégiques, la note n’a a priori rien d’un manifeste politique. Elle propose une lecture pragmatique de la situation tunisienne, centrée sur les risques économiques et sécuritaires, et sur la manière dont les États-Unis pourraient y répondre sans s’engager lourdement.
Mais ce texte, lu depuis Tunis, n’est pas resté cantonné au cercle des spécialistes.
Le document américain : une Tunisie perçue par le prisme du risque
L’analyse du Washington Institute part d’un constat chiffré : la multiplication des protestations sociales, environnementales et politiques en Tunisie au cours des derniers mois. Elle observe un pays fragilisé, soumis à de fortes tensions économiques, et dont les difficultés internes pourraient, si elles s’aggravent, produire des effets au-delà de ses frontières.
Dans cette perspective, la Tunisie n’est plus appréhendée comme une expérience démocratique à soutenir ou un modèle politique à restaurer, mais comme un facteur de stabilité — ou d’instabilité — régionale. La question migratoire, la sécurité aux frontières sud de l’Europe et les risques de débordements sociaux constituent l’arrière-plan constant de l’analyse.
D’où l’idée défendue par l’auteure : privilégier des initiatives ciblées, pragmatiques, peu coûteuses politiquement et financièrement, susceptibles de contribuer à limiter le risque sans chercher à transformer en profondeur le système politique tunisien.
Hassen Ayadi : la critique d’un regard structurel
Dans son éditorial publié mardi 23 décembre dans le journal arabophone Le Maghreb, le journaliste Hassen Ayadi ne se contente pas de commenter le document. Il en fait le point de départ d’une réflexion beaucoup plus large sur le regard occidental porté sur la Tunisie.
Pour lui, la note du Washington Institute n’est pas un simple exercice analytique. Elle s’inscrit dans une continuité historique : celle d’une Tunisie perçue moins comme un sujet politique souverain que comme un espace fonctionnel — un maillon dans des chaînes de valeur, un tampon géographique, une variable d’ajustement dans les calculs des grandes puissances.
L’éditorialiste s’arrête longuement sur la notion d’« initiatives low cost ». Derrière cette expression technocratique, il voit le symptôme d’une approche qui accepte la fragilité tunisienne, à condition qu’elle reste gérable. Une logique où l’objectif n’est pas l’investissement dans un véritable projet de transformation, mais la prévention du pire.
La question qu’il pose est alors centrale : peut-on penser l’avenir d’un pays à partir d’une intégration subalterne, dictée par les priorités sécuritaires et économiques d’autrui ? Pour Hassen Ayadi, tant que la Tunisie n’est pas envisagée comme un acteur à part entière, capable de définir son propre projet stratégique, ce regard restera fondamentalement problématique.
Noureddine Mbarki : une mise au point méthodologique
Quelques heures plus tard, le journaliste et correspondant de France 24 en Tunisie, Noureddine Mbarki publie une réponse, non pour contester la profondeur de l’analyse de son confrère, mais pour en discuter les prémisses.
Sa première mise au point est claire : il met en garde contre une assimilation trop rapide entre les recommandations d’un think tank et la politique officielle des États-Unis ou de l’Occident. « Les centres de recherche influencent, nourrissent le débat, éclairent les décideurs, mais ne déterminent pas à eux seuls les choix étatiques », prévient M. Mbarki. Transformer une note analytique en doctrine occidentale relèverait, selon lui, d’un certain excès.
Le journaliste rappelle également que le document du 17 décembre s’inscrit dans une série de travaux antérieurs du même institut et de la même auteure, qui explorent différents scénarios sans prétendre fixer une ligne définitive. Il s’agit davantage d’un laboratoire d’idées que d’une feuille de route politique.
Enfin, il nuance l’idée d’un tournant récent dans le regard occidental. L’approche sécuritaire et migratoire, souligne-t-il, n’est ni nouvelle ni exclusivement américaine. L’Italie l’a formalisée depuis plusieurs années déjà, et elle a trouvé une traduction politique concrète avec l’accord migratoire signé en octobre 2023 entre la Tunisie et l’Union européenne.
Un débat qui dépasse le document
Au fond, le « désaccord » entre Hassen Ayadi et Noureddine Mbarki ne porte pas sur le diagnostic de la situation tunisienne. Tous deux reconnaissent la fragilité du pays, la gravité de ses crises et l’attention croissante qu’elles suscitent à l’étranger.
La divergence est ailleurs. Elle concerne le statut du regard occidental lui-même :
– est-il l’expression d’une vision structurelle qui enferme durablement la Tunisie dans un rôle subalterne ?
– ou un ensemble d’analyses, influentes mais non déterminantes, qu’il ne faut ni surestimer ni absolutiser ?
C’est cette question, au croisement de la géopolitique, de l’économie et de la souveraineté, qui donne à ce débat toute sa portée. Et qui justifie qu’il soit exposé, discuté et approfondi.
Quand l’analyse devient matrice politique
Il serait excessif de considérer qu’un think tank décide à lui seul de la politique étrangère des États-Unis. Le Washington Institute for Near East Policy n’est ni la Maison-Blanche ni le département d’État, et ses publications ne valent pas, en tant que telles, décisions officielles. Les mises en garde méthodologiques contre toute assimilation mécanique entre production intellectuelle et politique publique sont donc fondées.
Mais réduire ces instituts à de simples cénacles académiques serait tout aussi erroné. Le Washington Institute est un centre de recherche reconnu, crédible, solidement implanté dans les cercles décisionnels américains. Ses travaux sont lus, discutés, repris, et contribuent à structurer les cadres d’analyse à Washington. Il ne s’agit ni d’une publication marginale ni d’un exercice anodin.
Dans certaines configurations politiques, l’influence de ces centres dépasse largement la sphère du commentaire. Elle devient un facteur de structuration du débat, parfois un préalable à la décision.
L’exemple AFPI : quand le think tank précède la doctrine
L’exemple le plus éclairant est récent. La National Security Strategy publiée par l’administration Trump le 5 décembre courant illustre de manière frappante la porosité entre think tanks et pouvoir politique dans l’univers trumpien. Ce document stratégique majeur ne sort pas du néant. Il est largement inspiré — parfois presque mot pour mot — des travaux de l’America First Policy Institute (AFPI), un think tank fondé et animé par d’anciens cadres de la première administration Trump.
Dans ce cas précis, l’influence n’est ni diffuse ni indirecte. Elle est organique. Des responsables de l’AFPI ont participé à l’élaboration intellectuelle du document, certains ayant rejoint directement l’administration. Les thèses centrales de la stratégie — priorité absolue à l’hémisphère occidental, nationalisme économique assumé, fusion entre intérêts commerciaux et sécurité nationale, mise à distance et marginalisation de l’Europe — figuraient déjà noir sur blanc dans les notes de l’institut bien avant leur consécration officielle.
Cet exemple montre que, sous Donald Trump, certains think tanks ne se contentent pas d’inspirer : ils préparent, cadrent et parfois pré-écrivent la politique publique. Dans ce contexte, prendre au sérieux les analyses produites par des instituts influents n’a rien d’un excès d’interprétation. C’est au contraire une lecture lucide du fonctionnement réel du pouvoir américain.
Quand l’absence de projet laisse le champ libre
Cela ne signifie pas que la note du Washington Institute sur la Tunisie annonce mécaniquement une orientation arrêtée de Washington. Mais cela impose de la lire comme ce qu’elle est : un texte crédible, inscrit dans un écosystème où l’analyse peut devenir matrice politique.
Au fond, la question essentielle dépasse ces instituts eux-mêmes. Si la Tunisie est aujourd’hui pensée depuis l’extérieur à travers des prismes sécuritaires, migratoires ou économiques, ce n’est pas seulement parce que ces prismes existent à Washington ou à Bruxelles. C’est aussi parce que la Tunisie peine à imposer un projet clair, souverain et lisible, capable de rivaliser avec ces lectures extérieures.
Le débat ouvert par Hassen Ayadi et Noureddine Mbarki a ainsi le mérite de déplacer la focale. Il ne s’agit pas seulement de savoir ce que l’Occident pense de la Tunisie, mais de se demander pourquoi la Tunisie ne parvient plus à se penser elle-même et à faire entendre cette pensée.
Bon à rappeler, et ce n’est pas anodin, la Tunisie n’a toujours pas d’ambassadeur à Washington depuis le départ de Hanen Tajouri Bessass en juillet dernier.
Nizar Bahloul











5 commentaires
Tunisino
Le rôle et la place?! La Tunisie n’est pas censée être un pays influencé mais un pays influençant, elle n’est pas censée être un esclave/serviteur mais un maitre/patron! C’est la culture d’excellence qui a toujours manqué aux dirigeants tunisiens, des littéraires et des illettrés médiocres qui sèment l’infériorité et l’échec.
Larry
Nous sommes bien loin du minimum d’un niveau des occidentaux .
Pays de bons à rien !….
(minimum 20 ans de retard)
Pas la peine de s’attarder sur le sujet
Gg
Bonjour M. Bahloul
Lorsque les américains disent « low cost », il ne faut pas l’entendre financièrement. Ils veulent dire : au moindre effort, sur tous les plans.
Ce qui les intéresse est la stabilité politique et économique, l’une n’allant pas sans l’autre.
Et la sécurité, ils redoutent les attentats qui pourraient surgir de ce pays fanatique, du moins aux yeux des occidentaux.
Joyeux Noël à vous et aux vôtres, bonnes fêtes de fin d’année !
Gg
@ Financier
Savez vous qu’il existe des gens -la majorité en fait- qui ne voient pas le monde à travers le prisme déformant d’une religion?
Bref… inutile de discuter
le financier
Nizar tres bonne analyse dans le fond mais il manque une clé importante de lecture a savoir :
– Qui est sabina Henneberg ? elle n est pas catholique a priori sauf erreur de ma part , peut etre devriez vous creuser du coté la et relire tous ces articles sur algerie et j en passe
– et qui est le The Washington Institute ? C est un institut qui est pro sioniste pro-isrelien et ceci est connu par tout le monde .
A partir de la , il y a peut etre une facon de voir leur analyse au vue des interet et de la securité de la Tunisie .