Pour devenir fonctionnaire, mieux vaut être chômeur que compétent. C’est ce que consacre la loi n°2025-18 du 22 décembre 2025 relative au recrutement exceptionnel des diplômés chômeurs de longue durée, promulguée par le président de la République, Kaïs Saïed.
Les critères de recrutement au sein du service public ne sont plus la compétence pour un poste donné, mais l’âge, le nombre d’années passées au chômage et le fait, entre autres, de n’avoir jamais bénéficié d’une cotisation sociale ni créé de patente. Autrement dit, il faut être un chômeur endurci de plus de 40 ans et n’avoir jamais tenté quoi que ce soit pour sortir de la misère.
Le recrutement public transformé en prestation sociale
L’emploi dans le service public est donc devenu une prestation sociale fournie par l’État et non une question de mérite. Le hic, c’est que ces gens-là vont bénéficier de salaires et vont être payés par l’argent du contribuable. Ce même contribuable qui trime depuis des années, sous une pression fiscale écrasante, pour payer le train de vie d’un État déconnecté des réalités qui, en plus, se permet le luxe de renier ses financeurs dans son discours officiel.
Présentée comme une avancée majeure sur le plan législatif et comme une concrétisation de la doctrine du « rôle social de l’État », la promulgation de cette loi est en réalité un aveu d’échec. L’État se révèle incapable de faire face à un chômage endémique et surtout structurel. Ni le climat général des affaires ne permet d’investir et donc de recruter, ni la pression fiscale exercée ne laisse cette latitude. En outre, ce même État exerce des tensions sur le marché du travail, notamment en abolissant la sous-traitance et en encadrant sévèrement les contrats à durée déterminée. Il se refuse également à revoir sa politique éducative et à réviser en profondeur les cursus universitaires et leur adéquation au marché du travail tunisien et international. Il n’est un secret pour personne qu’une grande partie de nos facultés produit des profils qui n’ont pas de place sur le marché et qui, parfois, sont incapables d’écrire un paragraphe correct dans n’importe quelle langue. L’actuelle gouvernance de la Tunisie détourne les yeux de toutes ces réalités et préfère ouvrir grand les portes du recrutement dans le service public. Et tout cela aux frais de la princesse !
Un aveu d’échec face au chômage structurel
Le juge et défenseur des droits de l’Homme, Omar Wesleti, a parfaitement résumé la situation dans sa lecture critique de la loi en question : « L’État ne recrute pas parce qu’il en a la capacité, mais parce qu’il est incapable de créer les conditions permettant aux autres de recruter ». La chimère des sociétés communautaires et les discours grandiloquents sur une reprise économique fantasmée se sont heurtés à une réalité faite de sclérose, de difficultés et de tensions. Le mécanisme des sociétés communautaires, qui bénéficie pourtant de toute l’attention de l’État, à coups de facilitations diverses et de millions de dinars de financement, ne semble pas efficace pour employer cette « richesse » que sont les chômeurs de longue durée de plus de 40 ans. Il est vrai que ce serait trop demander à une soixantaine de sociétés fragiles en activité.
L’autre message concerne la valeur des diplômes universitaires telle que l’État la conçoit. Être excellent dans son cursus universitaire n’a absolument aucun impact sur le processus de recrutement dans la fonction publique et le secteur public. Le chômeur de plus de dix ans sera avantagé par rapport à un jeune fraîchement diplômé, même avec les meilleures notes. Le fait d’avoir effectué plusieurs stages et exploré plusieurs pistes ne vous servira strictement à rien pour être recruté par l’État ; il vaut mieux avoir plus de quarante ans pour être prioritaire. Cela fait déjà plusieurs années que la perspective de devenir fonctionnaire n’intéresse pas les plus brillants ; avec cette loi, l’État confirme qu’il n’est pas intéressé non plus.
Populisme, calcul politique et mépris de la compétence
Bien évidemment, le bénéfice politique et populaire de la promulgation d’une telle loi est clair. Kaïs Saïed sera présenté comme le président qui a rouvert les portes du recrutement au sein de l’État et de la fonction publique. C’est exactement ce qu’avaient fait les gouvernements d’Ennahdha après la révolution pour implanter leurs pions dans l’administration et surtout pour récolter un bénéfice populaire immédiat. Le recrutement a ensuite été gelé pendant plusieurs années, les départs à la retraite n’ont pas été remplacés et d’autres mesures d’austérité ont été imposées face à une masse salariale dans le public devenue intenable. Aujourd’hui, la situation économique et financière n’est pas forcément meilleure, mais l’appât de l’appréciation populaire est bien trop tentant. Et puis, tant que la Banque centrale finance le déficit de l’État à coups de milliards de dinars, pourquoi se priver ? Cette loi viendra s’ajouter à un ensemble de textes populistes sans réel impact sur la situation économique du pays, à l’instar des sociétés communautaires, de la loi sur les chèques, de l’interdiction de la sous-traitance ou encore de la défunte réconciliation pénale. Des textes entourés de beaucoup de bruit et de déclarations diverses, mais qui, au final, se révèlent inefficaces, voire contreproductifs.
Il est vrai que la Constitution de 2022 dispose que « tout citoyen et toute citoyenne ont droit au travail. L’État prend les mesures nécessaires afin de le garantir sur la base de la compétence et de l’équité. Tout citoyen et toute citoyenne ont droit au travail dans des conditions décentes et à une juste rémunération ». Cela veut-il dire que l’État a le devoir de recruter, en dépit de toute logique financière ? Les conditions de compétence et d’équité sont-elles respectées par la loi promulguée ? Si seulement nous avions une Cour constitutionnelle…











5 commentaires
Mhammed Ben Hassine
Mes amis ne soyez si sévère sa ne suffit pas comme compétence majeur d’être en chômage 15 ou 20 ans.
Pourquoi ne pas les réunir et de former des groupes chacun dans un domaines capable de diriger des ste communautaires puisqu’ils sont des diplômes supérieur
Khaled abidi
Monsieur si le critère de la compétence était observé chez nous, vous ne seriez jamais en train de publier ou d’écrire ces bêtises discriminatoires
Hannibal
Le titre devrait être :
Quand les pseudo dirigeants de l’État se récompensent en intégrant des chômeurs avec l’argent du contribuable »
D’ailleurs, ces chômeurs ont probablement travaillé dans l’économie parallèle sans que l’État ne récupère son dû.
De plus, je me demande si la loi ou ses décrets d’application prévoient une période d’essai et un licenciement sans indemnité en cas d’incompétence.
En tous cas, dans les administrations où ces chômeurs vont « travailler », les fonctionnaires existants vont les considérer comme des brebis galeuses. Bonjour l’ambiance !
Raoui Mounir Maaroufi
Il y a sans doute des règles, il faut l’avouer, l’intitulé de l’article est volontairement réducteur. Il faudrait aussi dire que les nouveaux recrutés vont devenir également contribuables.
princesse ghalia Kchouk
Oui M Mounir,merci de votre remarque, contribuable mais aussi consommateur dans une économie soutenue par la demande