La désinformation ne se limite plus aux rumeurs politiques ou aux faux contenus sanitaires. Elle s’infiltre aussi dans les sphères les plus sensibles de la société, notamment la religion, où elle trouve un terrain particulièrement fertile. Lorsqu’elle exploite la foi, la peur et l’espoir du salut, elle peut produire des effets puissants et parfois irréversibles sur des communautés entières. L’exemple récent survenu au Ghana autour d’un homme se faisant appeler Ebo Noah illustre de manière frappante les mécanismes de manipulation de masse à l’œuvre dans ce type de phénomènes.
Présenté par ses partisans comme un « prophète », Ebo Noah a affirmé avoir reçu une révélation divine annonçant un déluge biblique imminent, censé se produire le jour de Noël 2025. Selon ce récit, l’humanité serait menacée par une catastrophe comparable à celle décrite dans l’Ancien Testament, et seuls ceux qui monteraient à bord d’arches construites sous sa direction seraient sauvés. Très rapidement, cette prophétie apocalyptique a circulé sur les réseaux sociaux, accompagnée de vidéos, de témoignages émotionnels et de messages alarmistes. Des milliers de personnes, principalement originaires d’Afrique de l’Ouest, ont quitté leur domicile pour se rendre au Ghana. D’autres ont fait des dons importants, convaincus de financer une œuvre de salut collectif.



Ce cas met en lumière une stratégie classique de manipulation reposant sur l’activation de la peur. L’annonce d’une fin du monde imminente neutralise souvent le raisonnement critique, car elle place l’individu dans une situation d’urgence émotionnelle. Lorsqu’un message est présenté comme une vérité divine, il devient pour certains incontestable, surtout dans des contextes où la religion structure profondément la vie sociale. Le récit biblique de l’arche de Noé, largement connu et symboliquement puissant, a servi ici de référence rassurante, donnant à la prophétie une apparence de cohérence spirituelle. La désinformation ne crée pas toujours un récit nouveau, elle détourne souvent des histoires existantes pour leur donner une légitimité culturelle et religieuse.
Les réseaux sociaux jouent un rôle central dans ce type de dérive. Ils permettent à des contenus non vérifiés de se diffuser rapidement, sans filtre éditorial ni contextualisation. Dans le cas d’Ebo Noah, certaines vidéos devenues virales ont renforcé l’illusion d’authenticité, montrant des foules, des constructions d’arches et des discours empreints de ferveur religieuse. Cette mise en scène visuelle contribue à fabriquer une réalité parallèle, dans laquelle la prophétie devient tangible, presque évidente.
Ce phénomène n’est ni isolé ni nouveau. L’histoire regorge d’exemples où des prédictions apocalyptiques ont mobilisé des foules. Aux États-Unis, le prédicateur Harold Camping avait annoncé à plusieurs reprises la date du Jugement dernier, notamment en 2011, entraînant des comportements similaires chez certains de ses adeptes, malgré l’échec répété de ses prophéties. Ces dynamiques sont bien documentées dans les études sur les mouvements millénaristes et les « cultes de la fin du monde », qui montrent comment la croyance collective peut persister même face à des preuves contraires.

affirmant sans détour : « La Bible le garantit ». Chris Pietsch (AP)
La manipulation de la foi à des fins de désinformation ne se limite pas aux prédictions apocalyptiques. Pendant la pandémie de COVID-19, de fausses informations à caractère religieux ont circulé, promettant une protection divine contre le virus ou incitant à rejeter les mesures sanitaires. Ces récits ont parfois eu des conséquences directes sur la santé publique, en dissuadant certaines personnes de se faire vacciner ou de respecter les consignes de prévention. L’Organisation mondiale de la santé et de nombreux chercheurs ont documenté l’impact de cette désinformation, rappelant que la croyance, lorsqu’elle est instrumentalisée, peut devenir un vecteur de danger collectif.
Les effets sociaux de ce type de manipulation sont profonds. Ils se traduisent par une désorientation cognitive, où la frontière entre information et croyance devient floue. Ils entraînent aussi des pertes économiques et sociales pour des individus qui sacrifient leurs ressources ou leur stabilité sur la base de récits mensongers.
R.A.












