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Le tabou algérien

Par Nizar Bahloul

Les sujets tabous dans la presse tunisienne n’ont guère changé depuis les époques de Bourguiba et de Ben Ali. Comme dans certaines réunions de famille, il est des thèmes qu’il vaut mieux éviter si l’on veut préserver une paix de façade : la religion, la politique… et l’Algérie. Sur ce dernier point, la règle implicite est simple : on n’en parle pas, ou alors à voix basse, avec des pincettes, et surtout sans jamais froisser.

Pourtant, à l’ère des réseaux sociaux et de la circulation instantanée de l’information, ce silence n’a plus la même efficacité. Les médias traditionnels ne contrôlent plus le récit. Ce qui n’est pas dit officiellement finit toujours par circuler ailleurs, souvent de manière brute, approximative, parfois excessive. Et c’est précisément ce qui s’est produit ces dernières semaines autour de ce qui est désormais appelé, faute de mieux, « l’affaire de l’accord sécuritaire » entre la Tunisie et l’Algérie.

Une rumeur devenue affaire d’État

Depuis plusieurs semaines, les réseaux sociaux bruissent d’une rumeur explosive : l’existence d’un accord autorisant les forces algériennes à intervenir à l’intérieur du territoire tunisien, jusqu’à cinquante kilomètres au-delà de la frontière, dans le cadre de la lutte contre le terrorisme et la contrebande. Une hypothèse qui, à première vue, paraît invraisemblable tant elle heurte la notion même de souveraineté nationale.

On pourrait balayer cette rumeur d’un revers de main, si elle n’avait pas été relayée, amplifiée, puis commentée par plusieurs médias.

La chaîne Zitouna TV en a parlé la première. Le président de la République a ensuite réagi de manière indirecte, rappelant que l’État ne se gouverne pas à travers les réseaux sociaux. Une manière de démentir sans démentir, qui a davantage nourri le doute qu’il ne l’a dissipé.

Quand la presse internationale s’en mêle

L’affaire a pris une autre dimension lorsque des médias internationaux s’en sont emparés. Le 19 décembre, Jeune Afrique publie un article évoquant explicitement l’existence d’un accord. Le même jour, Al Quds Al Arabi traite le sujet avec prudence mais sans l’écarter. Puis Le Figaro s’en fait l’écho, dans un article repris par Euronews.

Il ne s’agit plus alors de rumeurs isolées, mais d’un faisceau d’indices relayés par des rédactions aux lignes éditoriales et aux intérêts très différents.

La question est sur toutes les lèvres : y a-t-il eu oui ou non un accord entre la Tunisie et l’Algérien autorisant l’armée algérienne à pénétrer en profondeur dans le territoire tunisien jusqu’à ses institutions ?

Les partisans du régime jurent leurs grands dieux que non et remettent en doute la crédibilité des médias qui ont relayé l’affaire. À les écouter Zitouna TV n’est pas crédible parce qu’islamiste, le Figaro n’est pas crédible car c’est un journal de droite proche de l’Elysée, Jeune Afrique n’a pas voix au chapitre et Euronews appartient à Naguib Sawiris. On peut bien croire que l’un de ces médias ne soit pas crédible ou se soit trompé, mais il est difficile de croire qu’ils ont tous diffusé des fakes news, juste pour déstabiliser le régime tunisien.

Dès lors, l’argument consistant à balayer l’affaire comme une manipulation devient fragile.

Car s’il est possible qu’un média se trompe, il est beaucoup plus difficile de croire que tous se trompent simultanément, d’autant plus qu’on parle de titres très respectés et réputés pour leur professionnalisme.

Des faits, eux, bien établis

Au-delà des spéculations, certains éléments sont factuels et incontestables. Le 7 octobre 2025, le ministre tunisien de la Défense s’est rendu à Alger à la tête d’une délégation militaire de haut niveau. Il y a été reçu par le chef d’état-major de l’armée algérienne et par le président Abdelmadjid Tebboune.

Quelques semaines plus tard, les 11 et 12 décembre, le Premier ministre algérien effectuait une visite officielle à Tunis dans le cadre de la 23e grande commission mixte tuniso-algérienne. Enfin, le 24 décembre, le chef d’état-major de l’armée de terre tunisienne participait à Alger à la 19ᵉ session de la commission militaire conjointe.

Ces faits, à eux seuls, ne constituent pas une preuve de l’existence d’un accord secret. Mais ils dessinent un contexte de coopération militaire intense, continue, et d’un niveau rarement atteint ces dernières années.

Le silence comme méthode de gouvernement

Ce qui interpelle le plus, ce n’est donc pas tant l’existence hypothétique d’un accord que l’absence totale de communication officielle. Aucun communiqué détaillé. Aucune conférence de presse. Aucune explication sur la nature des discussions, leur portée ou leurs limites. Ce silence n’apaise pas ; il alimente les soupçons.

Lorsqu’un pouvoir choisit de ne pas parler, il laisse le champ libre aux interprétations. Et lorsque ces interprétations touchent à la souveraineté nationale, le malaise devient inévitable. Les autorités semblent oublier qu’à défaut d’informations claires, ce sont les rumeurs qui font office de vérité.

Un malaise plus profond

Au fond, cette affaire dépasse la question d’un accord précis. Elle révèle un mode de gouvernance fondé sur l’opacité, la communication minimale et la conviction que le silence suffit à éteindre les débats. Or, dans une société traversée par la défiance et l’usure politique, cette stratégie produit l’effet inverse.

Ce n’est pas tant l’existence d’un accord qui inquiète que l’incapacité à l’assumer publiquement. Ce n’est pas la coopération avec un pays voisin qui choque, mais le fait qu’elle semble se construire en dehors de tout débat, de toute pédagogie, de toute transparence.

Au fond, ce n’est pas l’Algérie qui pose question. C’est la manière dont le pouvoir tunisien gère, ou plutôt évite, la question. Et c’est peut-être là que se situe le véritable malaise : dans ce silence obstiné qui, loin de protéger l’État, fragilise sa parole.

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8 commentaires

  1. Judili58

    30 décembre 2025 | 16h39

    Il est de notre droit de citoyen de prendre connaissance et de discuter d’approuver ou rejeter par l’intermédiaire de nos députés les traités signés par les gouvernants du moment. L’opacité qui entoure notre politique étrangère est en train de s’étendre aux engagements que l’on fait prendre au peuple sans le consulter. Le dédain poussé à l’extrême.le font

  2. Dali

    30 décembre 2025 | 16h03

    Que fait la cour constitutionnelle ? Si c’est vrai, le pouvoir exécutif est coupable d’une dérive très grave. Dans d’autres pays des démissions auraient étaient présentées, mais ici l’exécutif a refusé la cour constitutionnelle pour faire ce qu’il veut du pays. Ce n’est pas normal et très grave.

  3. Mohamed tekaya

    30 décembre 2025 | 15h37

    Rien ne peut empêcher L’Algérie d’envahir la Tunisie
    Le monde est devenu dangereux depuis l’avènement de Donald Trump aux Etats Unis
    Je ne pense pas que les tunisiens dans leur grande majorité soit conscient des bouleversements stratégiques qui s’opèrent devant nos yeux ; pour résumer la situation : les Russes veulent s’emparer de L’Ukraine, Les Etats Unis de la Groenland, La Chine se prépare à récupérer Taiwan, Israël s’empare de la bande de Gaza ; ces pays sont lointains, les plus parts d’entre nous ne peuvent pas les situer sur une carte, L’ONU, les instances internationales n’ont plus aucun pouvoir, les règles qui régissaient le monde sont caducs ou obsolètes, mêmes les vainqueurs de la deuxièmes guerre mondiale ne respectent plus le pacte qui ils avaient imposé aux restes de la planète.
    Alors ce qui se passe à quelques milliers de kilomètres de chez nous à une incidence directe sur nous tunisiens et pour cause ; l’accord militaire entre la Tunisie et L’Algérie considéré comme déséquilibré au profit de ce dernier, il ressemble au pacte de protectorat de 1881 au profit de la France. Rien ne peut empêcher L’Algérie d’envahir la Tunisie ? Certes c’est un pays faible économiquement mais il dispose d’une manne pétrolifère et gazifière importante et d’une armée importante en nombre et en matériels soviétiques ; donc une faculté de nuisance considérable sur notre mode de vie et notre ouverture d’esprit.

  4. Roberto Di Camerino

    30 décembre 2025 | 15h15

    **Quand le secret devient trahison : dénonciation d’un pouvoir qui gouverne dans l’ombre**

    Dans toute démocratie digne de ce nom, le pouvoir exécutif n’est ni absolu ni solitaire. Il tire sa légitimité du peuple et se trouve encadré par des institutions dont la mission est précisément d’empêcher les dérives personnelles, les abus d’autorité et les décisions prises contre l’intérêt général. Lorsqu’un président engage son pays dans des accords secrets avec un État voisin, sans consultation du Parlement ni information du peuple, il ne s’agit plus d’une simple entorse aux usages : c’est une rupture grave du pacte démocratique.

    Gouverner par le secret, c’est confisquer la souveraineté populaire. Les accords internationaux, qu’ils soient économiques, sécuritaires ou politiques, engagent l’avenir d’une nation entière. Ils peuvent affecter ses ressources, sa sécurité, ses frontières, ses alliances et jusqu’à son indépendance. En les négociant et en les concluant dans l’ombre, un président s’arroge un droit qui ne lui appartient pas : celui de décider seul du destin collectif.

    Le Parlement n’est pas un décor institutionnel, encore moins un obstacle encombrant. Il est l’expression de la pluralité politique, le lieu du débat, du contrôle et de la transparence. L’écarter volontairement, c’est vider la démocratie de sa substance et réduire les représentants du peuple au silence. Quant au peuple lui-même, le priver d’information revient à le traiter non comme un citoyen souverain, mais comme un sujet passif, indigne de comprendre ou de juger les choix qui le concernent.

    L’argument de la “raison d’État”, souvent invoqué pour justifier le secret, ne peut servir de paravent permanent à l’opacité. S’il existe des impératifs de confidentialité à court terme, ils ne sauraient légitimer des accords durables conclus hors de tout cadre légal et institutionnel. En réalité, le secret prolongé nourrit le soupçon : que cherche-t-on à cacher ? Quels intérêts sont réellement servis ? Ceux de la nation ou ceux d’un cercle restreint au sommet du pouvoir ?

    Un président qui agit ainsi affaiblit non seulement les institutions, mais aussi la confiance des citoyens. Or, sans confiance, il n’y a ni stabilité politique, ni cohésion nationale. La défiance s’installe, le doute prospère, et la légitimité du pouvoir s’érode. L’histoire montre que les régimes qui gouvernent dans l’ombre finissent toujours par être rattrapés par la lumière, souvent au prix de graves crises.

    Dénoncer ces pratiques n’est pas un acte d’hostilité envers l’État, mais au contraire un devoir civique. Exiger la transparence, le respect du Parlement et l’information du peuple, c’est défendre la souveraineté nationale et la dignité citoyenne. Un président n’est pas le propriétaire du pays qu’il dirige ; il n’en est que le dépositaire temporaire, comptable de ses actes devant la loi, les institutions et l’histoire.
    Mais je pense au pire : un accord secret de soutien non pas de La Tunisie mais du President lui-même en cas de revolte.

  5. Hannibal

    30 décembre 2025 | 7h54

    Silence = Honte ou Manœuvres Inavouables
    Les raisons possibles :
    – Protection du régime contre son peuple
    – Atteinte flagrante à la souveraineté nationale
    – Mise sous tutelle
    Conclusion : Chercher le vrai traître. L’histoire ne pardonnera jamais !

    • Mhammed Ben Hassine

      30 décembre 2025 | 10h21

      Pour combattre le terrorisme nous sommes frères et même jumeaux
      Pour rendre les 22.000 km2 confisqué non
      Pour nous aider, 1 milliard $ non
      150 million suffira et qu’elle soit bloquée
      Que vaut 150 millions
      Que vau 1 milliard pour l’Algérie une miete

  6. zaghouan2040

    30 décembre 2025 | 1h08

    Cessons de nous voiler la face
    La réalité est pire que celle décrite par Mr Bahloul qui est obligé d’édulcorer vu les menaces
    Il y a un processus de mise sous protectorat de la Tunisie, au sens strict du terme
    Ironiquement tragiquement ce protectorat dissimulé est instauré sous prétexte de lutte contre la contrebande et le trafic de migrants notamment
    Alors même et ceci est capital : que le trafic de migrants le trafic de stupéfiants et bien sûr l’économie informelle est largement générée par la mafia algérienne en complicité directe avec certains fonctionnaires des deux parties
    Jusqu’ici rien de nouveau
    Ce qui est par contre extrêmement inquiétant c’est la montée en puissance de la fameuse DZ mafia au sein de l’appareil d’Etat algérien
    Cette DZ mafia est devenue au fil des années une organisation aux ramifications internationales et extrêmement puissante, capable de déstabiliser des pays entiers et non des moindres
    Récemment un conseil de sécurité intérieure français a été dédié à la lutte contre la DZ Mafia présentée comme désormais proche de certains cercles du pouvoir algérien

  7. Fares

    29 décembre 2025 | 16h59

    Face au silence assourdissant du régime, cette information est entrain de se transformer en une véritable »Ageria Gate » et pourrait finir par échapper à tout contrôle. Cette politique de l’autruche dont use le régime courant (rappelez vous des attaques des drones présumés israéliens) risque de devenir très nocife. Pourquoi ce manque de transparence si on n’a rien à se reprocher ?